le_corps_noirLe 6 juin 1944, les alliés débarquent en Normandie et commencent leur lente progression pour libérer la France. Ils atteindront Paris le 25 août. Entre ces deux dates, plusieurs semaines au cours desquelles Allemands et Français continuent leur vie quotidienne, leurs petits trafics et cherchent diverses solutions pour retomber sur leurs pieds.

Voilà un résumé encore une fois bien succinct, mais il me semble bien difficile de vous en dire plus car Le corps noir de Dominique Manotti me semble avant tout le récit d'une période historique charnière à travers le destin d'hommes et de femmes, Allemands ou Français, résistants ou collabos, dont les deux mots clé semblent être arrivisme et opportunisme. Alors c'est vrai, je pourrai vous présenter chacun des personnages que l'on suit tout au long de ces 280 pages, mais cela deviendrait une fastidieuse énumération, et je préfère vous laisser les découvrir par vous même.

Historienne et militante politique, Dominique Manotti a d'abord écrit des polars sur fond d'histoire économique et politique des années 80. Et puis en 2005, elle publie Le corps noir, un polar historique qui nous entraine donc en plein coeur de la seconde guerre mondiale, à une époque tout aussi charnière que celle dépeinte dans Une femme à Berlin. Le "corps noir", c'était l'expression qui désignait les membres de la SS, cette police d'élite créée par Hitler bien avant la guerre et qui prendra rapidement l'ascendant sur les "vert-de-gris", la Wehrmacht.

Dès les premières pages, le ton est donné : la Gestapo sera l'un des piliers central du roman. Une Gestapo bien française d'ailleurs, surtout lorsque l'on se rend chez Lafont, rue Lauriston, qui a engagé des petits truands à qui ont été données des cartes de police allemandes et qui s'en donnent à cœur joie pour effectuer les plus basses besognes... L'un des atout de ce roman est de nous entraîner dans le sillage de figures historiques mais aussi derrière de simples quidams inventés par Dominique Manotti mais qui, au final, auraient tout à fait pu exister et vivre ce qu'elle leur faire vivre.

Stylistiquement, on retrouve la précision de l'historienne qui ouvre chaque chapitre, chaque date, par un rappel historique du débarquement en nous indiquant l'avancée des alliés en Normandie, puis en Provence, et du front russe à l'est, ce qui permet de situer avec exactitude l'évolution politique générale de cette guerre. La narration, en revanche, est beaucoup moins fluide et détachée. Le rythme est saccadé par moment, haché, sans pronom, comme si l'auteur avait couché directement sur le papier des pensées furtives ou des instantanés. C'est un style qui m'a quelque peu dérouté au début de la lecture, passant allègrement de la troisième personne à la première le temps de quelques lignes ou quelques phrases... Un style qui provoque une légère confusion, sans doute pour nous mettre dans l'ambiance de cette période plus que trouble !

Le corps noir n'est pas vraiment un thriller, ni même un roman policier. Des morts, des tortures, des viols, il y en a, pas de doutes là dessus, mais on connait les auteurs au fur et à mesure que les événements arrivent. Pour moi, il s'agit presque d'un roman historique, fort bien documenté, qui, à travers le destin de ses personnages, nous entraîne en plein cœur d'un Paris où les Allemands se savent en sursis, où plus rien d'autre ne semble compter que sauver sa peau...

Une petite immersion au milieu des pages ?

"Dans le troisième salon, au fond de l'enfilade, Otto Bauer est installé au piano, et joue du Schubert en dégoulinant de sentimentalisme. Autour de lui, entre le piano et les hautes fenêtres, quelques uns des plus hauts gradés de la SS en France, Knochen, Nosek, Maulaz, une dizaine d'autres, dans leurs uniformes noirs, jeunes, grands, blonds, sportifs, beaux, très beaux, parlant tous le français avec un délicieux accent rauque, la brigade de charme de la SS." (p.32)

"Les deux flics descendent à pied de Pigalle vers "les beaux quartiers" autour de l'Etoile. Florence Gould habite et tient salon avenue Malakoff, à deux pas des Champs-Elysées où défilent chaque jour les troupes allemandes, à deux pas de l'avenue Foch où siègent les services de sécurité de la SS, de la rue Lauriston et de la place des Etats-Unis, royaume de Lafont et de sa bande, la redoutable Carlingue, de l'avenue Kléber et du Majestic où sont installés les services administratifs de la Wehrmacht. Les beaux quartiers : grandes avenues rectilignes, immeubles massifs en pierre de taille, à moitié désertés, suant le luxe, et partout des drapeaux nazis, des gardes en armes, des uniformes verts-de-gris ou noirs qui circulent à pied ou en voiture. Ici, les Allemands n'occupent pas, il sont chez eux." (p.72)

"Et elle reste là, allongée sur le dos, dans le drap trempé de sueur, de sang, de sperme, contemplant par la fenêtre le sommet des arbres. Faire l'amour, c'est ça. Une imposture. Dora le sait, Dora en vit, et elle ne m'a rien dit. Elle est responsable de toute cette saloperie. Elle s'endort, les larmes aux yeux." (p.105)

"Mort, peu probable. Il a plutôt viré de bord. Ça m'étonnerait qu'un type comme lui reste dans le bateau jusqu'au naufrage. Trop malin. Et, d'après moi, il a dû préparer sa sortie depuis un moment." (p.109)

A lire aussi :
Si l'on en croit Hannibal, "pour un passionné de roman policier et d'Histoire, ce genre de livre est vraiment l'alliance des deux, presque parfaite" ;
So résume relativement bien les choses : "ce roman est court, puissant et violent, âpre et cinglant".

Texte © Miss Alfie 2010 sauf citations.
Édition lue : Le corps noir, Dominique Manotti, Éditions Points, colelction Points Thriller, 2006, 273 pages.