Vera Kaplan

Alors qu'il séjourne dans l'appartement de sa mère décédée, un homme reçoit des nouvelles du notaire de sa grand-mère : celle-ci vient de mourir et adresse à sa fille une lettre testament et son journal. De cette grand-mère, l'homme ne sait rien. Il découvre peu à peu son destin à part : juive, elle collabora avec les nazis pour tenter de sauver ses parents de la mort.

J'ai gagné ce livre au mois de juillet, lors de la tombola que Babelio avait organisé à l'occasion de son pique-nique annuel parisien. Ce coup du sort fut l'occasion pour moi de découvrir la plume d'un écrivain et chroniqueur que je ne connaissais pas jusqu'alors. Un tour sur le blog du monsieur, et j'ai vite saisi que l'homme, du moins dans cet espace, aimait déranger, et s'en revendiquait. Et son roman Vera Kaplan va dans ce sens.

Oui, Vera Kaplan dérange car il bouscule l'image que nous avons tous des collabos. Collaborer pendant la seconde guerre mondiale, c'était faire ami-ami avec l'occupant, c'était dénoncer à tout va ses voisins parce qu'ils étaient juifs, avaient des sous ou simplement parce que madame Michu avait piqué quelques cerises à madame Germaine. Dans tous les cas, ces collabos ne pouvaient être juifs. Non, impossible. Et pourtant... Et pourtant des juifs collaborèrent. Pour sauver leurs proches, pour se sauver, pour survivre. Parce qu'à un moment, c'était la seule solution qui s'offraient probablement à eux, la seule porte de sortie qu'ils trouvèrent pour lutter. 

"Je n'ai jamais cherché à être aimée ou pardonnée. Je n'ai jamais minimisé le poids de mes fautes ni la gravité de mes actes. Je ne me suis jamais complu dans le déni. Si j'avais pu éviter de me comporter de la manière dont je me suis comportée, je l'aurai fait. Simplement, je n'ai pas eu le choix. Et j'ai eu raison." (p. 55)

Parmi ces juifs, une femme : Stella Goldschlag, dont l'histoire inspira Laurent Sagalovitsch dans ce roman en deux parties. La première est la lettre que Vera adresse à sa fille qui lui fut retirée à sa naissance ou presque, au moment où elle fut condamnée à dix ans de prison pour les dénonciations qu'elle fit pendant la guerre. Cette première partie est dure car elle montre une femme déterminée, qui n'a aucun remords, qui regrette avant tout d'avoir été séparée de son enfant, mais semble avoir développée à l'égard de ses congénères une froideur et une distance qu'elle entortille dans un style parfois ampoulé. De longues phrases pour enrober cette brutalité, cette froideur.

"Si, lors de mon procès ou même plus tard, je les avais scandés, ces paroles, immondes, atroces à prononcer et à entendre, si je leur avais dit, à mes juges, que c'était ces morts, tout cet interminable cortèges de morts, qu'il fallait convoquer à la barre du tribunal pour haute trahison, alors ils ne l'auraient pas supporté, ils m'auraient prise pour une folle, ils m'auraient condamnés à mort sans hésiter. Les morts ont tous les droits. Surtout ceux-là." (p. 46)

La seconde partie vient tempérer le malaise que la première peut générer. On se plonge cette fois dans le journal de Vera, à partir de son arrivée dans un hôpital où sa mère devait être soignée avant la déportation jusqu'au débarquement des alliés. On découvre une jeune femme séductrice qui doute, qui hésite et finit par accepter le pacte avec le diable. Le style s'adapte, trahit l'hésitation, les questionnements (bravo à l'auteur d'ailleurs pour cette variation de style très bien réussie !). Comment en viendra-t-elle à poursuivre coûte que coûte ses dénonciations ? Le livre offre quelques clés et permet surtout de ne pas oublier que les choix qui se font sont aussi liés à un contexte. Qui peut dire ceux que nous aurions fait à la place de Vera/Stella ? Qui peut être certain qu'il n'aurait pas céder à une quelconque faiblesse ? Non, il n'y a pas eu que des résistants pendant la guerre. Il y eu aussi des personnes dont les descendants peuvent avoir honte ou, comme cet homme, tenter de comprendre....

"Je comprenais que, quoi qu'il advienne, je resterais aux yeux des autres, de tous les autres, une pestiférée. J'étranglais de solitude. Je n'appartenais plus au reste de l'humanité. On m'en avait expulsée. Chassée." (p. 125)

Vera Kaplan est un roman intéressant, qui a le mérite de mettre en lumière des faits bien souvent oubliés de la guerre. Une lecture percutante, même si elle dérange un peu !

Texte © Miss Alfie 2016.
Couverture : Vera Kaplan, Laurent Sagalovitsch, éditions Buchet Chastel, collection Qui vive, 2016, 160 pages.