06h41

06h41, c'est l'heure du Troyes-Paris de ce lundi matin. Un hasard que Cécile Duffaut s'y trouve. Mais comme il est complet, l'homme qui vient de monter alors que les portes se fermaient n'a d'autre choix de s'asseoir à côté d'elle. Et cet homme n'est autre que Philippe Leduc, l'un de ses anciens amants. La rupture fut douloureuse et l'heure et demi à venir va amener les deux êtres à plonger dans leurs souvenirs.

Une unité de temps, une unité de lieu, et unité d'action au final... Voilà un roman de Jean-Philippe Blondel qui répond parfaitement aux codes du théâtre classique, et qu'on pourrait assez bien imaginé adapté à la scène...
Le temps, c'est celui du voyage, qui va amener Cécile et Philippe à se remémorer leurs vies.
Le lieu, c'est ce train, ces deux places côte à côté, tellement proches pour deux êtres qui l'ont été et son devenus des inconnus.
L'action, c'est cette réflexion qu'ils vont mener chacun dans leur coin, une réflexion en écho, une narration double qui offre au lecteur un double prisme pour chaque événement, chaque moment de ce voyage particulier.

Ce choix narratif permet de voir les deux êtres évoluer. D'une part dans leur vision d'eux-même, dans leur posture, mais aussi à travers le regard réciproque de l'autre. Cécile se voit d'une manière, mais dans le souvenir, dans les pensées de Philippe, elle apparaît différemment. Un portrait complet de chacun se dessine, deux êtres en fin de quarantaine, mariée pour l'une, divorcé pour l'autre, des enfants qui s'éloignent et des questions sur leurs futurs à travers ce passé qui s'invite...

Malgré ces réelles qualités, j'avoue avoir eu du mal à rentrer dans ce roman, peut-être parce que les considérations de ces deux personnages me semblent éloignées des miennes (oui, j'ai quasiment vingt ans de moins qu'eux, pas d'enfants, donc l'effet miroir ne fonctionne pas !). Dommage car le prétexte et son traitement sont plutôt pertinents !

"Maintenant, je vois très nettement ma main sur son sexe, il y a vingt-sept ans. Alors qu'il est à côté de moi, et que je feins de ne pas le reconnaître. C'est ahurissant, parfois, les détours de l'existence. Je me sens bien dans cette vision-là. Je préfère ne pas me tourner vers lui et faire face à ce qu'il est devenu. J'aime mieux rester sur l'impression colorée de son corps jeune." (p. 34)
"Je te parle, Philippe. Je te fais une déclaration à vingt-sept ans de distance, je te fais une déclaration alors que tu ne ressembles plus à rien, alors que personne ne te remarque plus, que tu as plongé dans l'anonymat de la cinquantaine où nous semblons tous gris et flous - à peine une remarque parfois cruelle : "il a dû être bel homme", "elle en a certainement fait tourner, des têtes."
Je te parle, et tu ne peux pas m'entendre." (p. 66)

Texte © Miss Alfie 2016.
Couverture : 06H41, Jean-Philippe Blondel, éditions Pocket, 2014, 160 pages.