bataillon creoleLorsque la guerre éclate en 1914, tous les Français sont appelés à se battre, qu'ils soient de métropole ou des Antilles. Mères, soeurs, épouses, elles voient ces hommes partir défendre un pays qu'ils connaissent à peine...

Alors que 2014 s'annonce comme l'Année de la commémoration de la première guerre mondiale, voilà un livre qu'il convient de mettre entre beaucoup de mains. La guerre, on la connaît. Ses tranchées, ses canonnades, ses batailles de Verdun ou de la Marne aussi. Mais la participation et le lourd tribut payé par les colonies de la "mère Patrie" sont bien souvent oubliés. Raphaël Confiant nous livre ici un roman-témoignage fabuleusement riche d'un point de vue culturel et historique.

Il convient de nous rappeler qu'en 1914, les moyens de communications et de transports étaient loin d'être ceux que nous connaissons. Pour les Martiniquais, et tous les habitants des Antilles françaises, la France était une représentation très abstraite. Peu de gens osaient parler de la métropole en lui donnant ce nom. "La-bas", qu'était-ce donc ?

"Cette foultitude de désignations témoignait du fait qu'il nous était impossible d'imaginer ce pays où l'on nous avait appris qu'il existait quatre saisons dont l'une terrible pendant laquelle le froid vous rongeait les os et la neige couvrait le sol." (p. 29)

Alors lorsque l'armée vient recruter, les hommes en âge de s'engager n'hésitent guère. Ils ne savent pas où ils partent, ne situent pas sur une carte l'Allemagne, comprennent encore moins les enjeux de cette bataille et les alliances qui la sous-tendent, mais ils ont la conviction que leur devoir est d'y aller.

"Chacun avait grand hâte de poser le pied sur cette terre qu'on ne pourrait plus appeler "Là-bas", cette terre rêvée, fantasmée même, mais qui se révéla bien grise au moment où le navire entra en rade de Brest et que, sous une pluie battante, on divisa le Bataillon créole en groupe d'une cinquantaine de soldats qui embarquèrent à bord d'autobus afin d'être conduits dans les différents casernements de la région parisienne où l'état-major les avait affectés." (p. 133)

Pour celles qui restent, qui ne les reverront bien souvent pas, c'est en revanche l'incompréhension. La vie devient de plus en plus difficile, les privations sont multiples : il faut avant tout approvisionner la métropole en sucre et en rhum, quand ce n'est pas en sang et en corps. Peu à peu, la frustration grandit dans la population. Seuls les blancs semblent s'en sortir. Le racisme est omniprésent, tant dans l'armée que dans les îles, et les classes ne se mélangent pas.

Raphaël Confiant nous fait revivre les batailles marquantes de cette guerre, de Verdun à la Marne en passant par les Dardanelles, par les yeux et la bouche d'hommes et de femmes qui, par patriotisme, accepteront bien des sacrifices. On y découvre aussi la vie et la culture de la Martinique au début du siècle, quelques dizaines d'années après l'abolition de l'esclavage, la vie d'une île marquée par l'éruption en 1902 de la Montagne pelée, par des traditions ancestrales et des croyances parfois bien loin de celles du prêtre lorrain de Grand-Anse...

Avec une plume à mille facettes et empreinte de la gouaille locale, Raphaël Confiant livre avec Le Bataillon créole un formidable témoignage passionnant et émouvant. A lire sans plus tarder !

Ce qu'on en dit ailleurs :

  • Des galipettes entre les lignes : "J’ai aimé cette histoire qui mêle deux types de récits : d’une part, ceux des iliens, principalement des femmes, qui pleurent leurs disparus ; d’autre part, ceux des soldats au front ou rapatriés."
  • Contourner les épines : "Cette plongée au coeur du Bataillon Créole, pendant la guerre de 1914-1918 est très édifiante, très instructive."

Un roman lu dans le cadre de ma participation au Prix Océans 2014 !

2014

Texte © Miss Alfie 2014.
Édition présentée : Le Bataillon créole (guerre de 1914-1918), Raphaël Confiant, Éditions Mercure de France, 2013, 320 pages.