certaines merAu début du 20e siècle, de jeunes Japonaises traversent le Pacifique pour rejoindre leurs futurs époux en sol américain. Mais entre leurs espoirs et la réalité, la déception sera bien souvent au rendez-vous.

J'ai entamé ce roman en sachant pertinemment que son mode narratif n'avait pas convenu à certains lecteurs, alors même que c'est ce qui en avait charmé d'autres. Il était donc assez clair pour moi que deux options s'offraient à moi : soit j'adhérai au concept du choeur, soit je passais à côté du bouquin et de son intensité... Mauvaise pioche, j'ai rapidement bifurqué dans la seconde voie alors que l'idée de base de ce roman aurait pu m'être passionnante...

Julie Otsuka nous fait découvrir un pan de l'histoire des Japonais qui m'étais, je l'avoue inconnu. Certes, j'avais lu il y a quelques années Si loin de vous qui évoquait le statut des Japonais émigrés aux États-Unis au début du 20e siècle, mais je n'avais pas conscience que des convois entiers de jeunes femmes ont traversé le Pacifique pour épouser des émigrés ou des Américains "de souche". Pleines d'illusions, ces jeunes femmes vont rapidement se rendre compte que la vie sur place est bien loin de leurs espérances, que leurs si beaux maris, si jeunes sur les photos, ont vingt ans de plus qu'annoncé, et la désillusion fera des victimes...

"Nous n'écrivions plus à notre mère. Nous avions perdu du poids et nous étions devenues maigres. Nous ne saignions plus chaque mois. Nous ne rêvions plus. N'avions plus envie. Nous travaillions, c'est tout. Nous engloutissions nos trois repas par jour sans dire un mot à nos maris pour pouvoir retourner plus vite aux champs." (p. 46)
"Nous ne parlions pas d'elles dans nos lettres à notre mère. Nous ne parlions pas d'elles dans nos lettres à nos soeurs ou à nos amies. Car au Japon le métier le plus vil qu'une femme puisse exercer est celui de bonne." (p. 54)

Sur le principe, ce roman aurait pu m'emporter, s'il m'avait été possible de m'attacher à quelques unes de ces jeunes femmes. Or, le mode narratif sous la forme d'un choeur qui dit "nous" en permanence anonyme ces jeunes femmes qui ne font plus qu'une. Qui sont-elles, pourquoi ont-elles pris ce bateau, que vont-elles devenir ? Tout ces destins sont noyées dans une polyphonie intéressante au départ, mais qui m'a bien vite lassée par ses répétitions.

"Nous avons accouché sous un chêne, l'été, par quarante-cinq degrés. Nous avons accouché près d'une poêle à bois dans la pièce unique de notre cabane par la plus froide nuit de l'année. Nous avons accouché sur des îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étaient minuscules, translucides, et ils sont morts au bout de trois jours. Nous avons accouché dans des campements poussiéreux, parmi les vignes, à Elk Groves et Florin." (p. 65)

Alors certes, le contexte apparait à travers ces histoires sans suites, sans lien. Le choc des cultures est partout, de l'écriture au langage en passant par le travail ou l'éducation. Plus la guerre approche, plus l'ostracisme et le repli sur soi des Américains est important. Il convient de ne pas oublier que les immigrés Japonais ont été cantonnés dans des camps pendant la guerre, au motif d'intelligence avec l'ennemi... Néanmoins, malgré tout cet aspect culturel fort intéressant (et vous savez combien j'attache de l'importance à l'aspect culturel d'un roman), je crois que c'est vraiment le style littéraire de Certaines n'avaient jamais vu la mer qui m'a rebuté. Je ne doute pas qu'il convienne à certains d'entre vous, je vous laisse donc vous réjouir sur ce livre. Moi j'attaque le suivant !

Mes remerciements aux éditions 10/18 pour cette découverte !

Ce qu'on en dit ailleurs :

  • A sauts et à gambades : "Récit déroutant dans ses premières lignes, puis envoûtant. Le ton utilisé et surtout l’utilisation rare en littérature du nous transforme ce récit en une sombre incantation."
  • Des galipettes entre les lignes : "Finalement, ce roman est un bel hommage à des milliers de destins sacrifiés, mais j’ai quelques réserves sur sa forme."
  • Lettres exprès : "C’est une pépite incontournable pour ceux qui aiment les épisodes historiques méconnus, le début du XXème siècle, l’histoire des femmes, les romans choraux, les parti-pris d’écriture originaux, le Japon… et pour tous les autres aussi !"
  • Audouchoc : "Malgré toutes ces indéniables qualités, je suis restée passablement en-dehors. Si je comprends le choix de l'auteure de rendre hommage à toutes les femmes concernées et, donc, d'en faire un roman choral, j'ai souvent eu l'impression de lire une grande liste, une énumération sans fin du ressenti de chacune."

Texte © Miss Alfie 2013.
Édition présentée : Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, traduit de l'anglais (américain) par Carine Chichereau, Éditions 10/18, Collection Domaine étranger, 2013, 143 pages.