la vacationBruno Sachs est médecin généraliste. Il effectue des vacations à l'hôpital de Tourmens où il pratique des interruptions volontaires de grossesse. Vacation après vacation, il éprouve le besoin d'écrire ce quotidien particulier.

Après la lecture à l'été dernier du Choeur des femmes, ma libraire m'a proposé de découvrir La vacation en mettant en garde sur la différence que j'allais trouver entre ce premier roman de Winckler et le pavé qui m'avait tellement bouleversée pendant l'été. Sur ce point, je ne peux que la remercier, car sa mise en garde m'a permis d'aborder très différemment ce court roman et d'être sans doute moins surprise que Nina en le lisant.

La vacation est un roman particulier, qui fait une grande place à la médecine technique, à l'acte médical en lui-même, en s'ouvrant sur la description d'un avortement, de l'arrivée de la femme à son repos post-opératoire en passant par tous les gestes qu'effectuera le médecin qui procédera à l'aspiration. Autant vous dire que ce début de roman pourra marquer, voire choquer plus d'un lecteur. Dans ce cas, passez votre chemin, n'allez pas plus loin, car l'intégralité du bouquin mettra en évidence les gestes au détriment des émotions, la technique plutôt que la parole et l'écoute...

Autant dire que pour qui a lu d'autres romans de Martin Winckler, voilà une stratégie narrative surprenante bien loin des médecins humains et à l'écoute qu'il nous décrit par ailleurs... Mais quelque part, en se centrant sur l'acte, en décrivant de simples actes quotidiens, comme le café que Sachs ne manque pas d'aller boire en rentrant chez lui après ces vacations, Martin Winckler réussit à mettre à distance l'émotion que peut contenir un tel acte, tant pour le médecin que pour la femme qui le choisit/le subit. Le pendant décevant de cette perspective de mise à distance de l'émotion est le manque d'interrogation. Sachs semble faire les choses mécaniquement, machinalement, constatant juste un délais un peu juste, une réitération régulière des IVG chez telle ou telle femme, la jeunesse d'une autre patiente. Martin Winckler ne fait qu'effleurer ces questions qui mériteraient sans doute qu'on s'y arrête, qui peuvent provoquer, du moins je l'imagine, des cas de consciences aux praticiens...

Pour ce qui est de la plume de Winckler, on ne manquera pas de noter la touche d'originalité qui la caractérise... L'utilisation du "tu" crée un personnage tiers qui observe les actions de Sachs, les décrit, semble le surveiller, parfois même le juger... Un "tu" qui prendra une autre dimension à la fin du roman, seule touche d'émotion que Sachs laissera filtrer... Par contre, franchement, l'utilisation des parenthèses qui viennent couper les mots en plein milieu, j'ai eu vraiment du mal... OK, elles ont un sens à la lecture, mais elles rendent les paragraphes concernés flous, mouvants, loin de la précision voulue à l'origine...

Pour qui arrivera à rentrer dans un schéma narratif alternant récit des vacations et réflexion sur le travail d'écriture, pour qui n'aura pas peur de pénétrer dans l'intimité d'une salle d'avortement, La vacation est un livre qui remue, peut-être dérangeant, peut-être bouleversant selon notre propre histoire et notre propre vécu. Il ne restera pas comme mon Winckler préféré, mais si vous avez l'occasion de le lire, tentez le coup... Une expérience littéraire originale et violente.

Texte © Miss Alfie 2012.
Édition présentée : La vacation, Martin Winckler, Éditions J'ai lu, 1998, 255 pages.