L_echappeeMadeleine a seize ans en 1940. Tous les dimanches soirs, elle enfourche son vélo pour parcourir la dizaine de kilomètres qui la sépare de Rennes et de l'hôtel des Ducs, avenue Janvier. C'est là qu'elle travaille comme femme de chambre, dans cet hôtel où les Allemands ont établi leur quartier. Sa vie est simple, sans surprise, prévisible. Jusqu'à ce soir où elle rencontre Joseph Schimmer, Allemand et pianiste. Sur un regard, voilà qu'elle va devenir sa tourneuse de pages, elle qui ne connaît rien à la musique, qui n'a jamais entendu prononcés les noms de Bach ou de Liszt.
Hélas, de regards en moments passés dans la salle de répétition de l'opéra, Madeleine se rend à l'évidence : ils s'aiment. Ils s'aiment, vont s'aimer, encore et encore, dans l'ombre des tentures de l'opéra, à l'abri du piano, jusqu'à ce que le pianiste ne s'en aille à tout jamais. Laissant en elle la pire des traces à l'époque : un enfant. Commence alors pour Madeleine des années d'humiliation, d'errance, de recherche de ses racines, de sa vie, de l'histoire de sa famille, mystère semblant se répéter de générations en générations...

Comment ne pas avoir été bouleversée par le roman dont la première partie se passe chez moi, dans ma ville, à Rennes, cette ville que Valentine Goby décrit si bien. On y est. L'avenue Janvier, détruite par les bombardements, qui est aujourd'hui bordée d'immeubles datant de la reconstruction. La rue St Hélier, si proche, lieu de défilement des "pécheresses", lieu de rendez-vous des filles de joie aujourd'hui. L'opéra, avec son majestueux escalier, ses dorures et ses sculptures, si bien décrites par l'auteur. Les quais, la Vilaine et le soleil qui s'y reflette, immuablement, d'hier à aujourd'hui, éblouissant les passants qui la longent. Saint Malo aussi, et la plage du Sillon, avec ses grands troncs brise-lame, décrite dans le livre avec des barbelés et tout ce qu'il faut pour empêcher un débarquement allié. Et puis la gare de Rennes, une gare aujourd'hui détruite et reconstruite, moderne, en verre et en acier, mais une gare que j'ai connu, avec ses murs de brique et ses arcades, lorsque j'étais gamine et que j'y retrouvait mon père le vendredi pour à nouveau le quitter le dimanche. Pour ça, déjà, j'étais amoureuse du livre.
Certes, le village de Moermel, malgré les quelques recherches que j'ai effectué, me reste inconnu. Ceci dit, c'est la seule référence peut-être imaginée que j'ai trouvé... Et encore... Etant donné qu'à l'époque, Valentine Goby explique que la Plaine de Baud est au-delà des faubourgs de Rennes, Moermel est peut-être aujourd'hui l'un de ses hameaux qui bordent encore la ville, à moins que ce village n'ait été englouti par la métropole... Mais qu'importe... Car le travail de recherche historique est là. Et la retranscription de la vie quotidienne à l'époque aussi.
Un quotidien prévisible. Que Madeleine imagine sur son vélo en rentrant à Moermel le samedi, avant d'arriver à l'épicerie familiale, avant de revoir ses parents un peu âgés qui ne lui témoignent que trop peu d'affection, avant de retrouver son frère un peu simple qui ne semble intéressé que par les vaches... Jusqu'à ce jour de révélation pour Madeleine. Un quotidien rompu par le travail à Rennes, qui lui-même devient à quotidien, à nouveau rompu, par l'arrivée de Joseph dans la vie de Madeleine.
Des ruptures, voilà de quoi est faite finalement la vie de Madeleine. Rupture avec sa mère. Rupture avec Moermel. Rupture avec Rennes. Rupture avec l'Allemand. Rupture de ses racines. Rupture dès que l'on connaît trop de choses sur elle. Des ruptures témoignées par le rythme des phrases, courtes, incisives. Tandis que le quotiden est traduit par des énumérations d'actes, de choses, immuables, toujours dans le même ordre.
Et tout au fil du livre, l'importance des sensations. La vue, le regard, par lequel Madeleine et Joseph se découvrent. L'ouïe, avec la musique qu'il lui joue et les notes qui resteront imprimées dans son esprit, mais aussi le silence du couvent qui va l'abriter, et les insultes qui raisonneront à jamais dans son esprit. Le toucher, avec les mains sur le piano, avec les mains sur le corps de son amant, avec la lame de rasoir sur son crane dénudé. Et enfin le goût et l'odeur du sud, des champs de fleurs et de ses racines.
L'échappée, échappée belle, échappée d'amour, échappée de tendresse, pour échapper au passé et au malheur, pour trouver son histoire, construire ses racines, construire les racines d'Anne, à travers des mots, sur un nulle-part, entre ici et là-bas. Un livre bouleversant...

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Texte © Miss Alfie 2008.
Edition lue : L'échappée, Valentine Goby, éditions Gallimard, collection Folio, 2008, 257 pages.