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Miss Alfie, croqueuse de livres... & Compagnie !
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13 juillet 2020

On m'appelle...

Pomme

On m’appelle Septembre.
Ou plutôt… On m’appelait Septembre.
On m’appelait Septembre comme le premier jour du mois où je suis née.
On m’appelait Septembre parce qu’une femme avait posé son regard sur un calendrier juste avant d’expirer.
On m’appelait Septembre dans la cour de l’école, de l’église, de la prison.
Septembre était la fille d’une pauvresse morte en couches et d’un ivrogne tout juste bon à la frapper.
Et puis un soir, Septembre en a eu assez. Elle a fait son baluchon, mis sa cape sur ses épaules, et est partie dans le froid de l’hiver, ses cheveux roux volant autour d’elle.

Aujourd’hui, on m’appelle Pomme.
Je suis un fruit défendu, une sorcière rousse qui fascine et terrifie quand je m’installe sur les places de villages pour raconter l’histoire de Septembre.

L’histoire qu’ils préfèrent, jeunes comme vieux, est celle de son prénom.
J’en rajoute, bien sûr. Je décris la pièce misérable, le regard horrifié du médecin sur les draps crasseux, l’hémorragie qui emporta sa pauvre mère et le sang qui a taché le plancher, là, juste sous sa paillasse.
Je prends mon temps pour décrire son regard affaibli qui se pose sur le calendrier qu’elle a mis à jour le matin même, et ce souffle dans lequel elle prénomma sa fille.

Certains soirs, quand mes histoires ont rencontré le succès, je passe la nuit au coin du feu, dans l’auberge du coin. Je sais remercier mes bienfaiteurs. Je leur sers alors d’autres histoires… Les enfants sont couchés, je peux raconter le père de Septembre, sa violence, la peur de la fillette.

Hier, je leur ai confié que Septembre avait du se défendre. Parfois. Souvent.
Comme ce soir d’hiver où Septembre a vu son père s’effondrer, tisonnier en main, comme foudroyé alors qu’il allait encore la martyriser.
Je leur ait raconté Septembre vérifiant le pouls. Septembre s’asseyant sur le petit tabouret bancal face au cadavre de son père. Septembre tentant de pleurer alors qu’une vague de rire semblait vouloir l’emporter…
Enfin, ça, je ne leur ai pas dit…
J’ai narré la course jusqu’au presbytère, l’arrivée du médecin pour constater le décès, puis celle des femmes chargées de la toilette mortuaire.
J’ai fait pleurer les femmes avec l’enterrement, le vide autour de Septembre.
J'ai vu les sourires lubriques des hommes quand j'ai raconté le regard échangé avec le fossoyeur et la chaleur que Septembre avait décelé dans les yeux de cet homme...

On m’appelle Pomme.
Je parcours les chemins de terre, de boue, de neige fondue. Ma cape me donne des ailes, oiseau flamboyant et conteuse de grand chemin.
On m’appelle Pomme. Ou Septembre. Je ne sais plus depuis le temps.
On m’appelle Pomme ou Septembre. Et j’ai tué mon père un soir d’hiver, avec un tisonnier, parce qu’il voulait me violer.

Texte © Miss Alfie 2020.

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Commentaires
L
Waouh, ça percute ! Bravo !
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