Degas

Tout a commencé en septembre : le choix d’un morceau, d’une mise en scène et d’une chorégraphie. Des heures de répétition seul, à deux, trois, six ou tous ensemble, sur le parquet brillant des salles du conservatoire. Des heures à faire et refaire les mouvements, reprendre les enchaînements pour arriver à la perfection, reconnaître la note sur laquelle il faudra s’élancer, ne pas hésiter, faire confiance à l’autre qu’on devra croiser juste au milieu de la scène.

Ce soir, ils y sont, pour de vrai. Ce n’est plus une répétition, c’est la Première, avec un P majuscule qui brille dans leurs esprits. Les coulisses bruissent de leurs préparatifs. Enfiler ses collants, ajuster le tutu, vérifier les nœuds des chaussons, trouver un espace pour se maquiller le long des grands miroirs, repiquer une épingle à cheveux, rajouter un point de gel sur une mèche rebelle.

Elle s’est faufilée dans un coin, assise contre le mur, des écouteurs sur les oreilles. Les yeux fermés, elle visualise l’enchaînement, celui qu’elle redoute et qu’elle espère, quand elle devra traverser la scène et entraîner derrière elle la moitié des danseuses. Maintenir le rythme ; ne pas oublier de respirer, gainer le ventre, les jambes, les bras ; être aérienne et précise ; viser l’angle opposé et ne pas dévier.

De l’autre côté de la scène, derrière le lourd rideau de velours, c’est aussi l’effervescence. On s’installe, on chuchote, excusez-moi nous sommes juste de l’autre coté merci. On se regarde en coin, on se demande qui sont les parents de Justine dont elle parle si souvent, et ceux de Gaëtan. C’est la Première, ce sont des parents, des frères et sœurs, des amis proches qui observeront le résultat d’une année de travail.

Tout se précise d’un coup. Se mettre en rang comme aux répétitions, entrer sans bruit sur la scène. Prendre place sur les petites croix de scotch blanc. Elle sent la panique monter, elle a cette sensation de ne plus connaître l’enchaînement, d’avoir tout oublié entre les loges et la scène. Autour d’elle, les autres danseurs sont en place, pied en avant, bras levés, immobiles. Elle tourne la tête, fixe un point au-delà du rideau de velours, s’installe en respirant le plus calmement possible. Dans la salle, les conversations s’arrêtent, on n’entend plus que le bruit des retardataires qui cherchent leur place à l’aide d’une lampe de poche.

Le velours rouge s’écarte et laisse place à une bouche noire, muette. Les spots s’allument d’un coup et l’aveuglent. Elle lutte pour ne pas froncer des yeux, rester impassible, le port altier, tirée vers le haut par son chignon bien strict. Et dans le silence enfin parfait, les premières notes s’élèvent et signent le début de la mise en mouvement.

Un bras, puis l’autre, arrondir, attraper le vent avec ses mains, le façonner, l’imaginer comme partenaire. Une jambe se lance, la seconde, la scène danse avec elle. Les tutus se frôlent et tournoient dans une ronde ininterrompue. Les mouvements s’enchaînent, comme une respiration. Ils sont devenus sa nature même, elle ne fait qu’un avec eux. Tout lui vient si facilement. Elle ne pense plus, elle observe, écoute, voltige.

Et déjà, ce passage qu’elle redoutait encore quelques heures plus tôt. Elle se place, la note magique retentit, elle s’élance et sent le groupe qui la suit. Ils ne forment plus qu’un corps unique. Jusqu’à ce qu’elle se retrouve seule, seule face à son partenaire. Plus rien n’existe, que leurs deux corps solitaires pour un dernier enchaînement, des yeux qui se croisent, deux sourires qui s’esquissent au moment du silence final qui les trouve enlacés au milieu d’une mer de tutus immobiles.

Elle l’a fait, elle a tenu, elle n’a rien oublié. Elle aurait peut-être pu faire mieux sur ce jeté de jambes ou cette pirouette-là, mais elle l’a fait. Depuis les coulisses, elle aperçoit leur professeure manifester sa joie. Se mettre en position pour saluer, quelqu’un à gauche, quelqu’un à droite, ne refaire qu’un pour se pencher et se relever. Une fois, deux fois, trois fois. Repartir. Revenir à petits pas, changer de voisins, saluer à nouveau. Une fois, deux fois, trois fois.

Le velours rouge a repris sa place, mur fragile avec le public. Le spectacle est terminé. Elle reste sur la scène désertée. Elle prend conscience qu’elle a mal au crâne tant son chignon est serré. Elle sait qu’elle aura de vilaines traces rouges sur les chevilles quand elle ôtera ses chaussons. Son visage lui paraîtra fatigué et las quand elle enlèvera le maquillage qui ourle ses yeux et sa bouche. Et demain, des courbatures dans tout le corps, cette tension permanente qui lui aura labouré les muscles.
Elle n’aime pas ces instants, quand la magie de la musique et de la danse a emmené les paillettes de ses yeux, quand la fête est finie. Elle s’affaisse et pleure.

Texte © Miss Alfie 2020.
Image : La Salle de ballet de l’Opéra, rue Le Pelletier, Edgard Degas, 1872, Paris, musée d'Orsay.