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Il me semble avoir toujours connu cette porte en bois au fond de cette arche de pierre et de béton, le long de la route menant à l’ancienne gare. Enfant, je passais devant deux fois par jour, en allant et revenant de l’école. Nous avions tous la même inquiétude, nos pas s’accéléraient, nos voix se faisaient plus vives et nos rires plus forts, pour contrer cette angoisse qui nous envahissait, alimentée par les recommandations de nos parents. Mais le mystère entourant ce lieu, aucun adulte ne voulant nous expliquer pourquoi nous devions être si prudents, alimentait nos fantasmes et nos mythes enfantins…

D’après Lucien, dit Lulu, le plus jeune de la bande, cette porte n’était rien de plus qu’une vieille entrée de tunnel minier, un tunnel condamné par l’essor de l’industrie pétrolière. Ses parents le lui avait expliqué, précisait-il. Et puisque ses parents étaient les seuls à lui avoir donné une explication, c’était forcément la bonne. Lulu était un petit garçon pragmatique qui ne comprenait pas comment on pouvait envisager une autre explication à cette porte mystérieuse, et je l’aimais pour ça.

Jeanne, ma meilleure amie, aimait les légendes et tentait régulièrement de nous persuade que cette porte était l’entrée du royaume de Merlin. Nous avions beau lui expliquer que c’était impossible, que Merlin vivait dans une forêt en Bretagne, elle n’en démordait pas : le vrai Merlin était caché en Lorraine, dans un labyrinthe sous-terrain qu’il éclairait de sa magie. Selon elle, l’histoire d’un Merlin celte et installé dans la forêt de Brocéliande n’était qu’un leurre pour laisser le vrai mage en paix.

François, le plus grand de notre petite bande, aimait nous faire peur. Jeanne était sa victime préférée, puisque Lulu ne croyait jamais à ses histoires. Quant à moi, je n’aurai jamais avoué devant lui que ses récits, parfois, m’empêchaient de dormir. Pour François, donc, cette porte était l’entrée d’un domaine condamné depuis qu’on avait démasqué, il y a bien longtemps précisait-il, le géant voleur d’enfants qui s’y cachait. A chaque fois qu’il mettait en avant sa théorie, il ajoutait des détails, une salle pleine de squelettes démembrés ou une autre pleine de bocaux contenant les viscères des victimes de cet être horrifique.

Plus de vingt ans plus tard, je regardais cette porte avec un mélange de fascination et d’inquiétude. Les émotions de mon enfance se rappelaient à mon bon souvenir. Le pragmatisme de Lulu me séduisait toujours autant, sans parler de la fantaisie de Jeanne qui me faisait encore sourire. Mais tout au fond de moi, la crainte que François ait pu avoir un peu raison veillait…

Laissant de côté les mythes de mon enfance, je glissais la main dans la poche de ma veste et attrapais les clés remises par le maire un peu plus tôt dans la matinée. « Je suis fier que cette mission ait été confiée à une enfant du pays », s’était-il enthousiasmé. 
Mon tuteur aussi trouvait formidable que je sois née ici. « Tu vas contribuer à l’Histoire de ton village, rends-toi compte ! » me répétait-il.
Comment leur dire que j’aurai tellement voulu travailler sur un autre projet, conserver intact mes souvenirs d’enfance, ne pas lever le voile sur les secrets de mon village, et peut-être même de mes proches…

Avec un peu d’émotion, je fis tourner les deux grosses clés dans les serrures, surprise de la facilité avec lesquelles elles se déverrouillèrent. Alors que je poussais la lourde porte en bois, l’odeur d’humidité et le froid venus de l’obscurité m’enveloppèrent. Le temps que mes yeux s’accommodent à la noirceur profonde des lieux, je me rendis compte que l’espace qui s’ouvrait devant moi était bien plus vaste que ce que j’imaginais.

De mon sac à dos, je sortis une lampe-torche et l’allumais. La pièce devant moi ne ressemblait en rien au tunnel minier de Lucas, au labyrinthe de l’enchanteur de Jeanne, et encore moins au cabinet de tortures de François. De part et d’autre de cette grande salle aux voûtes de béton, parfois sur des étagères métalliques, parfois à même le sol, étaient entreposées des caisses en bois que l’écriture gothique me permit rapidement d’identifier comme datant de la seconde guerre mondiale.

Mon tuteur avait eu beau m’expliquer qu’il s’agirait d’une découverte historique et me rappeler ce que nous espérions trouver, je n’en croyais pas mes yeux : j’avais bien devant moi, à portée de main, une part du trésor nazi volé aux juifs du secteur. Alors qu’on le cherchait dans la Forêt Noire, en Pologne ou dans les sous-sols de Berlin, voilà que nous avions la confirmation qu’une partie du butin était caché derrière une simple porte de bois dans un village lorrain.
Je repensais à mes parents, à ces membres de ma famille qui se fermaient dès que je parlais de la guerre, à l’ancien maire qui menaçait de procès quiconque osait souligner son ralliement tardif et fort opportun aux réseaux locaux de résistance, à son refus systématique d’évoquer avec les membres du conseil municipal ce qui était entreposé dans ce lieu, prétextant une fallacieuse propriété privée… Combien étaient-ils à savoir, parmi les anciens du village ? Était-ce pour cela que mes parents m’avaient paru si froidq quand je leur avait fait part de cette mission ? Pour cela que j’avais vu des visages fermés à mon arrivée ?

Le moteur de la camionnette amenant le reste de l’équipe me tira de mes pensées. Mon tuteur fut le premier à me rejoindre. Il s’arrêta à l’entrée de la salle, s’imprégnant de l’ambiance des lieux. Aucun de nous deux n’osait briser le silence qui s’était installé. Ce fut l’arrivée de mes deux collègues qui interrompit notre contemplation. Les bras chargés, ils étaient en train de sortir de quoi installer des bureaux de fortune pour effectuer l’inventaire, et un groupe électrogène pour nous assurer un éclairage constant. Je profitais pour faire le tour de la pièce, passant entre les étagères. Au sol, sous la poussière, je vis de vieux rails. Et si Lulu avait eu un peu raison, après tout ?

Au fond de la salle, je découvris une porte métallique. M’attendant à ce qu’elle soit fermée à clé, je fus surprise de la voir s’ouvrir sans effort. Un léger grincement prévint mes collègues de mon déplacement. Ma lampe-torche brandie à bout à de bras, je pénétrais dans la pièce. La salle était vide, le sol brut, en terre. De léger cailloux blancs ressortaient par endroit. En voulant en pousser un du bout du pied, je fus prise d’un frisson : je venais de comprendre que je marchais sur des os.
La lumière de ma torche balayant les murs criblés d’impacts de balle, je saisis rapidement que cette pièce devait avoir servi tout à la fois de salle d’exécution et de fosse commune… François avait peut-être raison : j’avais mis le pieds dans l’antre du Malin.

Je sortis en courant, cherchant la lumière du dehors au milieu du dédale d’étagères pleine d’objets dont je ne voulais pas entendre parler. Je vomis devant l’entrée, Sous les yeux de mon tuteur, ne pouvant retenir plus longtemps le malaise qui m’avait envahi depuis mon arrivée au village ce matin là.

Texte © Miss Alfie 2020.
Image © PIRO4D de Pixabay