Salon

Ils ont soupé tous les deux, sans les enfants. Pendant qu’on leur servait les plats, une bonne est venue ranimer le feu dans le salon et préparer le plateau pour la soirée, petite main efficace et invisible.

Il frissonne, malgré la flambée. Il a lu il y a peu que certains bâtiments s’équipent d’un système qui s’appelle le chauffage central. Il aimerait bien pouvoir faire de même ici, comme il aimerait pouvoir mettre l’électricité pour ne plus avoir à supporter l’odeur des bougies qui brûlent. Mais comme pour tout, c’est une question d’argent.

Comme d’habitude, il s’est servi un whisky pour terminer le repas. Dans le second flacon sur la table basse, il observe le porto qu’il servira à Flora. Lorsqu’ils soupent tous les deux, elle fait toujours un détour par leurs chambres entre la fin du repas et le moment où ils se retrouvent au salon. Il regarde le liquide pourpre qui scintille à la lumière du feu dans son flacon.

Cet après-midi, il a revu le banquier. Celui-ci est pessimiste : malgré leurs efforts, l’entreprise qu’il a monté avec son frère peine à trouver son équilibre. Deux grosses tempêtes à l’automne ont retardé des livraisons d’Inde, quelques clients ont réclamé des dédommagements qu’ils ont du mal à accorder… Tout cela ne serait rien s’il n’y avait pas eu en plus les vols répétés opérés par leur neveu pour entretenir une maîtresse et sa passion du jeu…
Il s’interroge. Comment continuer à entretenir cette maison ? Comment continuer à faire face à leur train de vie ? Ne faudrait-il pas la vendre plutôt que la quitter de force s’ils font faillite ? Il n’en a pas parlé à Flora, mais il a apporté la maison familiale comme garantie auprès de la banque pour un nouvel emprunt…

A l’étage, il entend sa femme qui sort de la chambre des filles. Il peut suivre ses pas dans le couloirs. La voilà qui arrive sur le pallier. Face à elle, il voit l’aile dans laquelle ils logent tous les deux, deux chambres contiguës qui communiquent par une petite porte installée par ses aïeuls.
S’ils doivent quitter la maison, il aimerait trouver un appartement en ville. Certes, ce serait moins spacieux et plus bruyant que leur vaste maison en bordure de champs, mais ce serait tellement plus pratique pour lui. Il veillera dans ce cas à ce qu’il n’y ait qu’une chambre conjugale : à quoi bon avoir deux pièces puisqu’il ne dort jamais dans la sienne et rejoint Flora chaque soir dans sa chambre ?!
Les chaussures de Flora claquent sur le marbre de l’escalier. Tranquillement, il verse à son épouse un verre de Porto.

Comme d’habitude, dans quelques minutes, elle entrera dans le salon, s’installera dans le fauteuil à droite de la table basse et ouvrira son livre en cours.
Comme d’habitude, il la regardera jouer avec une mèche de cheveux qu’elle enroulera autour de son doigt tout en se mordant la lèvre.
Comme d’habitude, elle finira par lever les yeux de son livre, lui tirera la langue en l’exhortant à s’intéresser à son journal.
Comme d’habitude, ils trinqueront en riant comme deux gamins amoureux.

Texte © Miss Alfie 2020.