L'archipel du chien

Un chapelet d'îles, quelque part en Méditerranée. L'archipel du chien. Un pays loin de tout, protégé, seulement agité par le volcan qui de temps en temps vrombit. Jusqu'au jour où l'île va être ébranlée par la découverte de trois cadavres qui n'auraient jamais dû s'échouer sur sa plage...

Sans surprise, je vais vous dire qu'une fois de plus, Philippe Claudel fait mouche. Une fois de plus, il nous livre un roman en prise directe avec notre Histoire, pas celle passée comme dans Brodeck, celle de maintenant, celle qui est en train de s'écrire dans des canots surchargés qui font naufrage entre l'Afrique et l'Europe. Mais pour raconter cette histoire, Philippe Claudel choisit le conte. Un conte dans lequel les personnages n'ont pour identité que leur surnom ou leur fonction, un conte dans lequel le pays est construit de toutes pièces, laissant au lecteur le loisir de le positionner sur la carte du monde, de l'imaginer, de le créer autour de l'esquisse qu'en fait Claudel. Car cette histoire, comme celle de Brodeck d'ailleurs, est une histoire intemporelle, universelle.

"L'histoire qu'on va lire est aussi réelle que vous pouvez l'être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu'elle a eu lieu ailleurs." (p. 10)

Au fil de ces pages qui se lisent lentement, qui se dégustent et s'apprécie pour en saisir toute leur profondeur, Philippe Claudel, le grand Claudel (au sens propre comme figuré d'ailleurs !), raconte une société qui se croit protégée de l'extérieur, qui vit dans une illusion et va bientôt devoir se regarder en face, une société qui ira jusqu'à dénier le statut d'êtres humains à des hommes qu'on privera de sépulture... Il évoque le remord, celui qui s'immisce et empêche peu à peu de se regarder en face, il évoque le courage, ou son absence, il raconte en quelque sorte le mythe des singes de la sagesse... Mais avec une issue bien plus tragique...

"Un salaud qui se chercherait sans cesse des excuses, celle du commandement, celle d'une situation sans issue, celel de la rupture et du chaos, alors que derrière lui, il sentirait sa femme, sa présence, son odeur, sa femme ignorante de tout et qui, après avoir baillé, viendrait près de lui pour déposer un baiser sur sa nuque qui le ferait frissonner comme le tranchant d'une hache." (p. 150)

Une fois de plus, avec L'Archipel du Chien, Philippe Claudel confirme son talent. Un bouquin qui se lit comme une claque, un bouquin où chaque page est puissante. Un sacré bouquin pour la première chronique de 2019, ou comment vous donner des idées pour bien utiliser les chèques cadeaux reçus à Noël !

Texte © Miss Alfie 2019.
Couverture : L'Archipel du Chien, Philippe Claudel, éditions Stock, collection La Bleue, 2018, 288 pages.