La petite danseuse de quatorze ansEn 1881, Degas présente une oeuvre qui fait scandale. Peintre de la danse, il se tourne cette fois vers la sculpture pour représenter une jeune fille de 14 ans. Mais qui était cette jeune danseuse dont le visage, notamment, fut tant décrié ?

Voilà un ouvrage relativement atypique qui se rapproche plus d'un essai que d'un roman, un essai qui pourrait être une biographie si Marie van Goethem, la jeune danseuse qui servit de modèle à Degas, n'était pas si mystérieuse. Dans cet ouvrage, Camille Laurens cherche à retracer le festin d'une jeune fille que l'on sait issue d'une famille modeste, danseuse à l'opéra pendant quelques mois. Mais de Marie, on sait bien peu de choses. Même le visage représenté par Degas n'est peut-être pas le sien...

"Exposée, la petite danseuse l'est donc doublement : au regard d'autrui et au danger de n'être détruite ; au goût esthétique et au dégoût moral. Statuette ou fillette, elle n'est qu'un objet voué ce jour-là plus au mépris qu'à l'administration. Personne ne lui a demandé l'autorisation de lui faire courir ce risque, à elle qui est une fille pauvre dont le corps est la seule valeur : le risque de déplaire, donc de déchoir. La honte de l'humiliation." (p. 9)
"Ainsi Degas franchit-il, avec cette sculpture, une double frontière symbolique : celle de la bienséance et celle des règles académiques de l'art. Il accomplit une révolution à la fois morale et esthétique, il brise les tabous." (p. 42)

Alors, Camille Laurens dresse le portrait d'une époque, raconte le monde de l'art, de la peinture, de la sculpture, mais aussi de la danse. Elle casse le mythe en expliquant la misère dans laquelle vivait les jeunes danseuses qui s'en sortaient souvent en prenant un amant parmi leurs admirateurs, voire même en se prostituant régulièrement au plus offrant. Si les danseuse sont aujourd'hui animée d'une passion réelle pour un art qui impose de nombreux sacrifices, l'appât du gain était au XIXe siècle la motivation première de ces mère parfois miséreuses qui plaçaient leurs filles à l'Opéra.

"A l'exception de quelques filles de la bourgeoisie française ou étrangère que leurs parents ont autorisées du bout des lèvres à vivre dans ce lieu à la fois glorieux et hautement suspect leur passion de la danse, la plupart sont là par nécessité." (p. 21)
"On est bien loin de la charmant et austère image qu'ont aujourd'hui les élèves de l'Opéra, dont la respectabilité s’établira peu à peu au cours du siècle suivant, quand les starlettes du music-hall et du cinéma détourneront sur elles la lumière du scandale et les feux du désir." (p. 23)
"Objets à la fois d'admiration et de dénigrement, d'attirance et de regret, les "demoiselles de l'Opéra", comme nos idoles actuelles, intéressent surtout par leurs frasques sexuelles et leurs aventures sentimentales. Leur tutu constitue à lui seul un sujet de scandale et d'excitation. Il est certes plus long que le tutu actuel, mais aucun autre vêtement de l'époque ne découvre ainsi la cheville et le mollet d'une femme." (p. 24)
"La danse n'est pas un conte de fées, c'est un métier pénible. Cendrillons sans marraine, les petits rats ne deviennent pas des princesses, et leurs cochers sans carrosse restent des souris grises comme le coutil de leurs chaussons. Ce sont des enfants qui travaillent, à l'instar des cousettes, des petites bonnes, des vendeuses, mais plus encore. A sa manière, l'artiste prolonge ou devance les dénonciations faites par les écrivains de son temps, en ce siècle industriel où les enfants pauvres sont traités comme des esclaves ou des bêtes." (p. 28)

Côté artistique, l'ouvrage est l'occasion de mieux connaître Degas et de mieux comprendre son oeuvre. La sculpture Petite danseuse de quatorze ans reçu un accueil très mitigé, et Camille Laurens tente de comprendre et d'expliquer, depuis les traits du visages peut-être inspirés par l'anthropomorphisme en vogue à l'époque jusqu'à l'utilisation de la cire et de vêtements réels totalement novateurs mais aussi très choquants pour bon nombre de critiques et de visiteurs.

"Ce que montre Degas, en effet, ce n'est pas la danseuse mythique, c'est la travailleuse ordinaire ; pas l'idole sous les feux de la rampe, mais la besogneuse de l'ombre, une fois les quinquets mouchés ; pas l'objet de divertissement et de plaisir, mais le sujet aux prises avec la sinistre réalité." (p. 28)
"Admirant les moulages en bronze exposés dans les musées, on oublie que la sculpture était en cire, on ne voit donc plus la teinte bise dont les morts sont peints : c'est une matière, la mort, c'est une couleur dont on ne veut pas se souvenir. Voilà sans doute la vraie raison de la mauvaise réception de la Petite Danseuse en 1881, la cause souterraine de l'horreur presque unanime qu'elle a suscitée." (p. 76)
"Dans une fin de siècle où, pour reprendre un titre de l'historienne Anne Carol, l'embaumement est "une passion romantique", Degas use de son art pour mettre littéralement en oeuvre ce désir fou de garder les morts vivants dans des corps intacts." (p. 76)

De l'ensemble de cet ouvrage, se dégage une réelle admiration de l'auteure pour l'art, pour la danse, et une fascination pour la fillette qui servit de modèle et tomba dans l'oubli tandis que sa représentation fait encore aujourd'hui le tour du monde.

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Une lecture en partenariat avec NetGalley et Stock, sortie en librairie le 30 août 2017 !

Texte © Miss Alfie 2017.
Couverture : La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, éditions Stock, collection La bleue, 2017, 176 pages.