Vie de ma voisine

Un jour qu'elle attend l'ascenseur, Geneviève Brisac est abordée par l'une de ses voisines : Jenny aussi a connu Charlotte Delbo. De discussions en confidence, Geneviève Brisac a rassemblé les souvenirs de Jenny et parcourt le 20e siècle de Jenny.

Vie de ma voisine porte bien son nom : aucune surprise derrière, c'est bien la vie de la voisine de Geneviève Brisac que le lecteur va découvrir. Une vie qu'il est intéressant de lire même si ce récit n'a pas à mon avis la puissance d'un Et tu n'es pas revenu. Néanmoins, voilà un nouveau texte à ajouter à la liste de ceux qu'il est indispensable de lire en ces périodes troubles où les extrêmes se font la part belle dans les médias et où la division guette. Aux côtés de Geneviève Brisac et de Jenny, c'est tout le vingtième siècle qui est passé en revue, la guerre évidemment, mais aussi l'engagement politique de ses parents, sa vie d'adulte et d'enseignante, et sa vie de couple.

Car Jenny est fille d'immigrés polonais. Des Polonais qui se disent eux-mêmes à la fois juifs et athées. Un seul de ces adjectif suffit à vous faire comprendre que Jenny va évoquer la folie nazie. Mais pas que. Car les camps, Jenny ne les a pas directement connus : raflée avec ses parents le 16 juillet 1942, elle sera libérée avec son frère. Mais cette libération sonne aussi l'adieu à ses parents qui mourront entre Drancy et Auschwitz tandis qu'elle et son frère survivront grâce à la bienveillance de quelques amis.

A deux voix, Geneviève Brisac et Jenny font revivre ces deux travailleurs qui ont voulu faire de les enfants des âmes libres dotées de libre arbitre. Le "Je" est double : celui de l'écrivain qui raconte la rencontre et les temps de partage, et celui de la voisine qui, de temps en temps, semble prendre le stylo de la main de l'auteur pour ponctuer le récit de tel ou tel souvenir.

En parcourant le vingtième siècle aux côtés de ces deux femmes, on plonge dans le nazisme, dans le communisme, dans la passion de l'enseignement qui anima Jenny pendant sa vie professionnelle. On découvre le portrait d'une vieille femme encore debout, le témoignage d'un destin à conserver avant qu'il ne soit trop tard.

"Les étiquettes sont une drôle de chose. Juifs, polonais, athées. A chaque syllabe, ici, le monde rétrécit et se fige. La violence et les malentendus grondent." (p. 11)
"En écoutant la voix lointaine de Léon Blum, en écoutant Jenny, je pense que les manifestations ont été le principal langage de résistance du cruel vingtième siècle.
Ont-elles été vaines, ont-elles fait leurs preuves ?
Elles incarnent, en 1934 comme en 1936, une manière de transformer les mots, les articles, les pétitions, les tracts en marée humaine.
Avoir une opinion sans prendre la peine de descendre dans la rue pour en témoigner s'apparenta longtemps à de la lâcheté. Les manifestations de rue étaient l'arme du peuple, le peuple en marche, la forme concrète de l'instinct populaire, la vague." (p. 27)
"Parfois, on peut avoir le sentiment que cette histoire si proche n'a existé que dans les nombreux films qui mettent le passé en costumes, le recouvrant d'un vernis d'irréalité. Mais aucun réalisateur n'aurait l'imagination méthodique des rédacteurs de prescriptions antisémites." (p. 47)

Texte © Miss Alfie 2017.
Couverture : Vie de ma voisine, Geneviève Brisac, éditions Grasset, 2017, 180 pages.