Essais

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler de quatre textes de Stefan Zweig, plus précisément quatre articles publiés au cours de la première guerre mondiale : Parole d'Allemagne publié le 1er août 1914, Le monde sans sommeil publié le 18 août 1914, Aux amis de l'étranger publié le 19 septembre 1914 et enfin La tour de Babel publié en mai 1916.

Pour bien saisir ces textes, il me semble intéressant de rappeler que Stefan Zweig est un juif autrichien issu d'un milieu bourgeois. Parlant allemand, français, anglais et italien couramment, il va exprimer un fort attachement à la nation et à la culture allemande jusqu'au début de la guerre, avant de s'orienter vers une vision non plus nationale mais bien européenne et pacifiste. 

Cette défense de la culture germanique est le coeur de deux de ces quatre textex, Parole d'Allemagne et Aux amis de l'étranger. Dans le premier, il explique que, partageant une unité de langue avec l'Allemagne, l'Autrichien qu'il est ne peut que se sentir solidaire de l'Allemagne. Il s'embarque alors dans un éloge de l'Allemagne, pays puissant, avec un peuple vaillant et volontaire, qu'il faut défendre coûte que coûte contre les agressions.

"En Autriche, toute pensée, qu'elle soit inquiète ou plein d'espoir, qui à présent ne prendrait en considération que notre seul destin et non pas également celui de l’Allemagne, commettrait une infidélité à une grande loyauté et ferait preuve d'un dangereux égoïsme." (Parole d'Allemagne, p. 1207)
"L'inquiétude de l'Allemagne ne fait aujourd'hui qu'une avec la nôtre, sa joie est la nôtre et chaque combattant sous son drapeau est l'un d'entre nous." (Parole d'Allemagne, p. 1210)

Aux amis de l'étranger s'inscrit dans la même veine : il s'agit là encore d'un texte qui exalte le nationaliste germanique dans lequel Zweig exprime pourtant toute l'ambiguité dans laquelle il peut se trouver. D'un côté, il ne peut renier l'Allemagne, il lui semble indispensable de défendre son pays de coeur, que ce soit contre les agressions militaires tout autant que verbales. D'un autre, il s'excuse auprès de ses amis français, anglais, belges, de cette distance qu'il leur impose. Il ne semble pas possible pour Zweig de pouvoir continuer à entretenir des relations neutres avec ses anciennes connaissances intellectuelles.

"Ce n'est pas vous que je dois renier ni l'affection que j'ai pour vous, mais moi-même et briser toute pensée qui ne s'épanouirait pas dans la grande guerre allemande." (Aux amis de l'étranger, p. 1226)
"N'attendez donc pas de moi que je me fasse votre avocat quels que soient les sentiments que j'ai à votre égard ! Respectez mon silence comme je respecte le votre, comme je me tairais moi-même si vous dressiez votre peuple contre l'Allemagne. Ce que nous nous devons les uns aux autres n'a pas à être pris en compte à présent." (Aux amis de l'étranger, p. 1227)
"Trop proches pour jamais nous haïr et cependant trop éloignés en ce moment pour nous comprendre parfaitement comme autrefois, nous ne voulons pas échanger des déclarations et des contre-blockquotedéclarations. Le silence protège notre amitié." (Aux amis de l'étranger, p. 1228)

Ce texte, en fait le troisième publié, vaudra à Zweig la reprise d'une correspondance interrompue avec Romain Rolland, ce qui l'amènera d'ailleurs à évoluer quelques années plus tard comme nous le verrons avec La tour de Babel.

Mais revenons un peu sur nos pas pour nous intéresser à Le monde sans sommeil, texte publiés quelques jours à peine après le début de la première guerre mondiale, mais qui donne pourtant l'impression que de nombreux mois de conflits se sont déjà écoulés. Ce sentiment est très probablement renforcé par la répétition à intervalles réguliers de la phrase d'ouverture : "A présent, le monde dort moins, les nuits sont plus longues et plus longs aussi les jours." 

Si Stefan Zweig se laisse parfois emporter par sa plume, il exprime le sentiment de vivre un tournant de l'Histoire. Il tente de comprendre ce qu'il se passe, refuse de dormir (comme l'exprime le titre de cet article) pour vivre à plein ce bouleversement dont il espère que le meilleur pour les hommes sortira ensuite. 

"Le fil de milliers de pensées fissure le sommeil, son fragile édifice s'effondre sans cesse et le solitaire ne voit plus au-dessus de lui que la voûte des ténèbres qui se prêt si bien à l'imagination." (Le monde sans sommeil, p. 1216)

Ce qui m'a marqué particulièrement dans ce texte est l'acuité avec laquelle, alors même que la guerre ne fait que débuter, Zweig perçoit son côté mondialisé. Le monde change, les moyens de communication avec, et Zweig exprime déjà que cette guerre ne sera pas comme les précédentes, que personne ne pourra y échapper.

"Jusque là, une guerre n'était jamais qu'une inflammation isolée dans l'immense organisme de l'humanité, un membre suppurant que l'on guérissait par cautérisation tandis qu'aucun des autres n'était atteint dans ses fonctions vitales et gardait sa liberté." (Le monde sans sommeil, pp. 1217-1218)
"A présent, la vie de chacun d'entre nous est secouée, personne n'a le droit de dormir en paix dans cette monstrueuse agitation." (Le monde sans sommeil, p. 1219)

Deux ans après les trois premiers textes, Zweig publie La tour de Babel, un texte directement inspiré par la parabole biblique. La première publication se fait dans une version traduite en français avant la publication de la version originale en allemand. On perçoit clairement que la vision pro-germaniste qui animait l'auteur jusqu'à présent s'estompe, pour faire émerger une vision beaucoup plus globale du continent et de l'idée de nation. Zweig se prend à rêver d'une nation européenne, d'une unité entre les hommes qui va au-delà de l'unité de la lange. Il démontre l'intérêt d'un enrichissement mutuel et du partage entre les peuples.

"Jamais des nations n'ont eu aussi facilement accès à l'esprit des autres nations, jamais les connaissances n'ont été aussi proches de constituer un formidable réseau et jamais les Européens n'ont autant aimé leur patrie et le reste du monde." (La tour de Babel, p. 1238)

Certes, Zweig développait surtout une vision philosophique de l'Europe. Il n'a jamais théorisé sur son organisation, sur les institutions qui pourraient en émerger, mais La tour de Babel est un texte qui fait un écho étrange dans notre monde actuel, à une époque où les partis qui critiquent cette alliance des peuples prennent de plus en plus d'ampleur. Encore un texte qu'il serait bon de lire et inviter à lire à quelques semaines des élections...

"Nombreux sont aujourd'hui les peuples qui, sans se soucier qu'elle puisse s'effondrer, pensent que leur contribution à la communauté peut être retirée de la merveilleuse construction de sore qu'ils puissent atteindre le ciel et l'éternité avec leur seul force nationale." (La tour de Babel, pp. 1238-1239)

Dans des style assez différents, allant de la langue de bois au lyrisme en passant par de la sobriété classique, le lecteur découvre à travers ces textes le regard d'un homme sur le monde dans lequel il vit, et l'évolution de ce regard. Il est toujours intéressant de relire ce type d'écrits en se replaçant dans l'époque, alors qu'il n'imaginait pas combien de temps celle que nous appelons aujourd'hui "première guerre mondiale" durerait. Une découverte qui apporte aux textes de fiction et biographies écrits par Zweig une vision complémentaire fort intéressante.

Challenge ZweigChallenge classique
Une lecture qui s'inscrit dans le cadre du challenge "Sur les traces de Stefan Zweig" et du challenge "Un classique par mois" de Pr. Platypus, mais aussi d'une lecture commune avec Pralineries !

Texte © Miss Alfie 2017.
Couverture : Essais, tome III, Stefan Zweig, édition préfacée, établie, et annotée par Isabelle Hausser, Éditions Le livre de poche, collection La pochotèque, 1996, 1280 pages (Le monde sans sommeil, traduit par Isabelle Hausser, pages 1211 à 1230 ; La tour de Babel, traduit par Isabelle Hausser, pages 1231 à 1239).