La terre qui pencheBlanche ne sait pas lire. Blanche aimerait pourtant, pour pouvoir broder son nom sur sa petite chemise qui ne la quitte pas. Mais quand son père la conduit au domaine des Murmures, dans la vallée de la Loue, pour épouser l'hériter destiné à rester un enfant dans sa tête toute sa vie, la vie de Blanche bascule à côté de la Dame verte qui semble régner sur la vallée.

Il y a quelques années, Carole Martinez avait déjà mise en scène le domaine des Murmures dans un roman qui portait son nom. Elle y contait le destin d'Esclarmonde, emmurée vivante pour échapper au mariage. Dans La Terre qui penche, Carole Martinez revient aux Murmures, mais deux siècles plus tard, pour y conter le destin d'une autre femme qui bascule grâce cette fois à cette promesse de mariage.

De son écriture de conteuse, pleine de poésie et de musicalité, Carole Martinez met en scène un récit à deux voix : celle d'une vieille âme et celle d'une enfant qui sont en fait une seule et même personne, à savoir Blanche. Quand l'une semble se raccrocher au réel, l'autre entraîne le lecteur dans un univers onirique et métaphorique. Mais si Blanche occupe une place centrale dans l'histoire, elle partage ce premier rôle avec une autre femme, une femme verte, une femme qui symbolise la rivière parfois tranquille et indolente, parfois violente et colérique. 

Bien évidemment, quand on habite à quelques kilomètres de la vallée de la Loue, quand on imagine à quoi peut ressembler la plage aux fées, quand on connaît quelques légendes locales sur une femme qui hanterait les rivières du coin, on ne peut qu'apprécier de se plonger dans ses eaux avec Carole Martinez. Mais il faut pour cela accepter d'oublier la rationalité, oublier la logique et le réalisme pour entrer dans un univers où la frontière entre conte, mensonge et réel se dilue dans l'onde verte.

Encore une fois, avec La terre qui penche, Carole Martinez raconte des destins de femmes fictifs, mais qui n'en demeurent pas moins ancrés dans le contexte de leur époque. Et qui sait si la prochaine fois que j'irai me promener en bord de Loue, je n'entendrai pas Blanche fredonner quelques rengaines pendant qu'elle sera peut-être, enfin, en train de broder son prénom ?...

"La vieille âme, toute effilochée, écoute l'enfant qu'elle a été des siècles plus tôt sans se lasser de ses petits mensonges." (p. 30)
"Oui, mais si tu savais, petite, comme les aubes finissent par devenir lassantes ! Les aubes, les hommes, leurs peines, leurs joies, leur grande histoire, tout est tellement prévisible. Si tu savais comme on s'ennuie parfois : la cruauté elle-même est si peu surprenante." (p. 41)
"Elles ont cherché à oublier la mort en désirant leurs hommes, elles leur ont fait l'amour pour échauffer leur envie de vivre et celle de leurs compagnons sidérés, elles ont frotté leur corps contre d'autres corps, et une foule de gamins plus jeunes que toi a poussé sur les tombes et les charniers, une marmaille toute neuve a joué sur les décombres. Sans mémoire." (p. 50)

Texte © Miss Alfie 2016.
Couverture : La terre qui penche, Carole Martinez, éditions Gallimard, collection Blanche, 2015, 368 pages.