Chanson douceUn jour qu'elle décide de rentrer plus tôt du travail, Myriam découvre une scène d'horreur à son domicile : son fils est mort, sa fille agonise, et la responsable de ce drame est leur nourrice. Comment Louise, la nourrice embauchée lorsque Myriam a repris le travail après la naissance de son fils, a-t-elle pu passer de ce statut de nourrice idéale à cette tueuse d'enfant ?

Je ne vous spoile rien en vous dévoilant la toute première scène du roman, puisque la première phrase vous met d'ors et déjà dans l'ambiance. Dès les premiers mots, le drame est posé, le lecteur sait ce qui est arrivé. Une fois cet élément dégagé, Leïla Slimani va s'attacher à reprendre le cours de la vie de Myriam et de son mari, comprendre ce qui a pu se passer dans leur vie et dans celle de leur nounou.

Avec des mots justes et précis, simples mais fermes, Leïla Slimani nous plonge dans le quotidien d'un couple avec deux enfants, parisiens, partagés entre leur désir de réussite professionnelle et leur envie de famille, partagés entre leurs aspirations personnelles et profondes et les injonctions de la société. Myriam, brillante étudiante en droit, a fini par devenir une mère au foyer peu épanouie, elle rêve de retrouver du dynamisme et de l'entrain en reprenant un job d'avocat. De son côté, Paul bosse dans l'industrie musicale, il ne perd pas espoir et rêve d'un grand succès... Un couple qui rêve de réussite, qui vit pourtant dans un appartement étriqué, mais qui peut se payer une nounou à domicile... Cette nounou, parlons-en... De la femme idéale, Louise n'en a finalement que l'apparence. En maîtrisant autour d'elle, elle se contient, elle se cadre, mais la fragilité va revenir, de plus en plus, fissurer cette belle façade sans que Myriam et Paul ne réalise...

"L'autre aussi, il a fallu la sauver. Avec autant de professionnalisme, avec objectivité. Elle n'a pas su mourir. La mort, elle n'a su que la donner." (p. 14)
"Chaque jour, elle abandonne plus de tâches à une nounou reconnaissante. La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor de la scène. Elles soulèvent un divan, poussent d'une main une colonne en carton, un pan de mur. Louise s'agite en coulisses, discrète et puissante." (p. 59)

Avec un regard très objectif, en racontant jour après jour l'évolution de cette relation de soumission, Leïla Slimani porte un regard sans concession sur notre société. Elle ferre son lecteur avec ce premier chapitre terrible, et nous entraîne à la suite d'une femme qui cherche sa place entre son rôle de mère, d'épouse et son travail. Ce n'est pas une enquête policière, mais une immersion dans une famille "comme les autres".

En choisissant d'écrire au présent, Leïla Slimani rend les faits réels. Le lecteur, à sa suite, ne spécule pas, il découvre en même temps qu'elle la spirale infernale qu'elle déroule, oscillant entre des passages rassurants au cours desquels on en vient à croire que le début ne peut être la fin, et des passages de tension. Leïla Slimani ne cherche ni à analyser ni à dédouaner les uns et les autres. Chacun a ses faiblesses et ses réussites, elle les constate.

Grâce à cette neutralité, on s'attache sans s'attacher à tout ce petit monde, mais on se laisse porter et on se prend une claque. Une justesse, une maîtrise, un talent que je trouve impressionnant dans cette écriture...

Texte © Miss Alfie 2016.
Couverture : Chanson douce, Leïla Slimani, éditions Gallimard, collection Blanche, 2016, 240 pages.