Avant l'heure du tigreLorsque Clara Goldschmidt rencontre le jeune André Malraux en 1920, les deux jeunes gens sont loin d'imaginer ce que la vie leur réserve. Riche héritière, traductrice, amatrice d'art, Clara va initier celui qui deviendra son mari à l'art Khmers, lui donnant quelques envie d'expédition aux visées culturelles mais surtout financières.

Voilà une bande dessinée réalisée à partir des mémoires de Clara Malraux, Nos vingt ans. Une bande dessinée sous la forme d'une double biographie : à la fois celle de l'un des ministres de la culture les plus célèbres du XXe siècle et celle de son épouse. Je souligne ce deuxième point car c'est bien Clara que l'on suit dans cet album, Clara qui est le coeur de l'histoire, le prisme de lecture des événements racontés.

Il convient tout d'abord de vous avouer que Malraux, en dehors de son aura, je ne connaissais pas vraiment. Bien évidemment, j'ai en tête le fameux "Entre ici, Jean Moulin..." déclamé devant le Panthéon, ainsi que le titre de son prix Goncourt en 1933, La condition humaine. Mais qui était vraiment l'homme ? Je ne le savais pas. Le sais-je plus après cette lecture ? A peine. Car le personnage dépeint dans cette histoire ne m'a pas laissé une bonne image : un peu escroc, très misogyne, André Malraux apparaît comme une caricature, comme un personnage de roman qu'on imagine mal se hisser dans les hautes sphères de l'Etat.

Avant l'heure du tigre_plAvant l'heure du tigre revient particulièrement sur la rencontre de Clara et d'André, la découverte des arts asiatiques par Malraux grâce à Clara, et l'idée d'André de partir au Cambodge récupérer quelques statues qui pourraient bien être revendues en Occident pour refaire les finances du couple. Car oui, tout ministre qu'il fut, Malraux fut condamné à plusieurs mois de prison pour avoir tenté de faire du trafic d'oeuvres d'art issues des temples khmers. Sur ce point, je regrette d'ailleurs la fin que j'ai trouvé trop brève. On apprend comment Clara met tout en oeuvre pour sauver sa peau et rentrer en Europe, quelques lignes suggèrent une mobilisation d'artistes pour réduire la peine de son mari, mais le tout en deux planches, emballé c'est pesé au revoir !

Côté dessin, je n'arrive toujours pas à dire si j'ai aimé ce trait noir et blanc peu flatteur pour les visages mais qui, finalement, donne un certain charmes aux paysages, et notamment aux temples khmers. Disons que cet album m'aura moins marqué par son côté artistique que par la personnalité de Malraux : j'oscille désormais entre vouloir mieux connaître cet homme qui m'est pour le moment très antipathique (mais ses manipulations cachent évidemment un homme de grand talent, sinon comment aurait-il eu la carrière qu'on lui connaît, et ses entrées au Panthéon ?!) et ne plus avoir envie d'en entendre parler tant sa personnalité m'énerve et m'agace !

Dans tous les cas, s'il ne s'agit pas d'un coup de coeur, voilà un album très intéressant, qui aura eu le mérite de me questionner et de lever le voile sur un personnage en allant au delà des représentations que j'en avais... Mais aussi de dresser le portrait d'une femme de l'entre-deux-guerre en recherche d'indépendance, au caractère suffisamment fort pour s'opposer à celui de son mari.

Texte © Miss Alfie 2015. 
Édition présentée : Avant l'heure du tigre - La voie Malraux, Virginie Greinier et Daphné Collignon, Éditions Glénat, collection Hors collection, 2015, 168 pages.