le roi disait que j'étais le diable

1137. La jeune Aliénor d'Aquitaine épouse celui qui quelques jours plus tard devient Louis VII roi de France. Dans sa dot, son territoire, l'Aquitaine et le Poitou, mais aussi un caractère bien trempé. De Paris à Antioche, soumis à la raison d'Etat, les deux époux tenteront en vain de se rencontrer.

Amis historiens, passez votre chemin, vous risqueriez d'être très déçus par ce roman que pour ma part j'ai beaucoup apprécié. En même temps, les critiques que vous pourriez faire quant à son manque de précision, Clara Dupont-Monod les a anticipé et s'en explique à la fin de son roman. Car c'est bien d'un roman dont il s'agit ici, et non pas d'une biographie de la vie d'Aliénor d'Aquitaine pendant son premier mariage et sa première couronne de Reine de France.

"Que les historiens ne jugent ces libertés ni blasphématoires ni hors de propos ; mais bien comme le plein exercice de l'imagination qui s'enchante à combler les vides, en prenant appui sur l'armature chronologique." (p. 227)

Dans ce roman choral, Clara Dupont-Monod met en scène, avec son regard du XXIe siècle, une femme qui fut successivement reine de France et reine d'Angleterre, autant dire qu'elle réussit à être alliée et ennemie de la France. On est encore à quelques deux cents ans de la guerre de cent ans, mais déjà on voit combien l'enjeu est important en jetant un oeil à une carte de l'époque et en découvrant la superficie du royaume d'Aquitaine... Alors oui, Aliénor était dès sa plus jeune enfance une femme de pouvoir. Elle a été élevée pour être la Duchesse d'Aquitaine, mais dans ce monde dirigé par les hommes, elle dût se soumettre aux désirs de son père et épouser le futur roi de France. Alliance politique avant d'être une alliance sentimentale, voilà de quoi mettre la jeune Aliénor en rage.

"Moi, la valeureuse, la solitaire, qui tiens le pays dans ma main, qui me fait obéir des barons, mate les révoltes, qui assure la richesse de l'Aquitaine et du Poitou, sans qui le domaine royal se réduirait à quelques champs de blé coincés entre Soissons et Bourges, vers qui les têtes se tournent, pour qui les coeurs battent, moi la fille du Sud, j'épouse un homme qui récite les Pater Noster et se nourrit de pain et d'eau le samedi !" (p. 26)

Je dis "jeune" car un coup d'oeil à la chronologie officielle de sa vie m'a permis de constater qu'elle n'avait "que" treize ans lors de son mariage. Treize ans, et déjà tellement de poids sur ses épaules... Imaginerait-on un couple royal de 13 et 17 ans de nos jours ? Certes, les temps ne sont pas les mêmes, mais Aliénor, qui apparaît comme une féministe en puissance, comme une femme de poigne et de décisions, qui contribue au développement de l'amour courtois tout en ne supportant pas la moindre résistance à ses décision, n'était-elle pas au final qu'une jeune femme encore pétrie de caprices et soumises à ses désirs ?

"Tu ne manoeuvres pas. Tu es intègre. Ton élan tient en quelques mots : la guerre, la violence, la mort. Cet élan est sincère, lavé d'arrière-pensée. Il est terrifiant, il porte un nom, c'est l'innocence du crime." (p. 71)

Avec une narration originale, à trois voix, Clara Dupont-Monod livre un roman médiéval savoureux pour peu que l'on prenne le recul nécessaire avec l'Histoire. Les descriptions de Paris sont savoureuses, et le format de ce dialogue sans échanges remplit son objectif : il faudra un tiers pour réussir à expliquer à ces deux êtres si différents là où ils ont péché...

Texte © Miss Alfie 2015. 
Édition présentée : Le roi disait que j'étais le diable, Clara Dupont-Monod, Éditions Grasset, 2014, 240 pages.