Marie-AntoinetteMarie-Antoinette a quatorze ans quand elle arrive en France pour être mariée au dauphin, le futur Louis XVI. Entre ces deux là, dès le départ, la relation est compliquée. Il est réservé et faible, elle est excentrique et écervelée. Mais ce couple royal, incapable de gouverner un pays comme la France et déconnecté de ses réalités, ne saura pas réagir à temps au chaos qui agitera son pays et le conduira tout droit vers un destin tragique.

Alors non, quand vous commencez Marie-Antoinette, vous n'espérez pas une fin heureuse, vous savez que la dame finira la tête au bout d'un pic, rien de bien nouveau à cela pour peu que vous ayez suivi a minima vos cours d'Histoire à l'école. Mais quand même. Quand même, Zweig a ce talent de narrateur qui, en tant que biographe, l'amène à nous questionner... Et si... Et si... Parce que parfois, il s'en est fallu de peu pour que l'Histoire ne soit pas celle qu'elle a été...

Mais dès le début, Zweig pose les bases : si certains personnages connaissent un destin tragique grâce à leur personnalité extraordinaire, d'autres sont des individus simples, qui se retrouvent propulsés bon gré mal gré à des places qui n'auraient jamais du être les leurs. Ainsi en fut-il pour Louis XVI et Marie-Antoinette. Il faut dire que Zweig n'est tendre avec aucun des deux :

"Incapable de virilité dans le privé, il lui est impossible en public de se comporter en roi." (Chapitre II - Secret d'alcôve)
"En somme Louis XVI est le type de l'homme de moyenne intelligence, peu fait pour l'indépendance, et que sa nature destine à un poste d'employé de bureau ou de fonctionnaire des douanes, à un travail purement mécanique et subalterne en marge des évènements, à n'importe quoi, sauf au trône." (Chapitre VII - Portrait d'un couple royal)
"Une simple question aurait révélé ce monde à Marie-Antoinette, mais elle ne voulait pas la poser. Un regard sur l'époque, et elle aurait compris, mais elle ne désirait pas comprendre. Elle souhaitait rester dans sa sphère, jeune, joyeuse et loin de tout tracas." (Chapitre VIII - La reine du Rococo)
"Mais Marie-Antoinette, individualiste absolue, ne veut plaire ni aux aristocrates ni au peuple, elle ne pense qu'à elle-même, et le Trianon, ce caprice parmi ses caprices, la rend aussi impopulaire auprès du tiers état que du clergé et de la noblesse ; parce qu'elle a voulut être trop seule dans son bonheur, elle sera solitaire dans son malheur et devra payer ce jouet frivole de sa couronne et de sa vie." (Chapitre IX - Trianon)

Car la particularité de la biographie que livre Zweig en 1932 est qu'elle n'épargne personne, elle ne cherche pas à dresser un procès à charge ou à décharge. Elle est le portrait le plus fidèle possible d'une femme, et par ricocochet de son entourage, qui fut très longtemps une sorte de bimbo de l'époque, plus intéressée par ses toilettes que par la situation de son peuple, qui fut courtisée et trouva très probablement l'amour auprès du Comte Fersen, malgré tout la vertu que la Restauration voulut imposer au personnage. Zweig explique en conclusion qu'il a travaillé à partir de documents certifiés, à savoir quasiment uniquement des correspondances de Marie-Antoinette à sa mère, puis à Fersen. Il souligne d'ailleurs que de nombreux écrits ont été soit trafiqués, soit carrément créés de toute pièces après la Révolution, pour contribuer à faire de Marie-Antoinette une sorte de simple écervelée dramatique.

En réalité, on est assez loin de ce personnage. La Marie-Antoinette que décrit Zweig, si elle est effectivement assez peu futée et peu instruite, qu'elle préfère s'intéresser aux tissus de ses robes qu'à quelques auteurs que sa mère lui conseille de lire, deviendra, face à l'Histoire, une femme mure, qui tentera coûte que coûte de sauver sa famille et ses enfants. C'est elle qui comprendra l'intérêt de manoeuvrer avec Mirabeau pour être protégée, qui osera prendre certaines décisions, et restera la tête haute, même lors du transfert au Temple, ou plus encore lors de son procès odieux. Non, je ne suis pas royaliste en considérant que le procès qui mena Marie-Antoinette à la guillotine était odieux, je suis réaliste. A l'époque, la Terreur régnait en maître, et il fallait que les têtes tombent, à n'importe quel prix, même à celui d'accusations calomnieuses. Elle ne fut ni la première, ni la dernière d'ailleurs à en faire les frais : à ma connaissance, le tribunal révolutionnaire n'a pas du rendre beaucoup de jugements de relaxe... S'il en a rendu...

Avant de clore ce pavé (oui, pour Marie-Antoinette, c'est comme pour Marie Stuart, je vous fais des pavés sur des bouquins que jamais au grand jamais je n'aurai voulu lire il y a quelques années... Comme quoi, en vieillissant...), il convient de souligner qu'au-delà de l'histoire de cette reine de France, c'est aussi tout un univers que Zweig nous faire (re)visiter, de Versailles et ses coulisses, ses magouilles silencieuses, les manoeuvres des frères de Louis XVI pour un jour accéder au trône, les libelles et les rumeurs qui y courent... Ce contexte relaté vient faire un excellent pendant aux romans de Parot dont vous me savez grande adepte. J'ai d'ailleurs profité de cette lectures pour tirer quelques conclusions sur le dernier opus dont je vous ai parlé il y a deux semaines, notamment concernant quelques jalons que Parot pourrait bien avoir posé pour ses prochains romans...

Il y a mille autre choses que je pourrai vous dire sur cette biographie que j'ai vraiment dévorée, mais retenez qu'il s'agit d'une occasion pour se rafraîchir la mémoire sur des années marquantes pour notre pays, de réviser les grandes étapes que furent les états généraux, le départ de Versailles, la fuite à Varennes ou encore l'emprisonnement de la famille royale au Temple, puis à la Conciergerie pour Marie-Antoinette. Bref, Zweig avait, avec ce destin, toutes les billes pour faire un fabuleux roman (d'autres auteurs ne se sont guère privés d'ailleurs), il a choisi la vérité et la précision, le tout servi avec son talent littéraire. Un vrai coup de coeur.

Texte © Miss Alfie 2015. 
Édition présentée : Marie-Antoinette, Stefan Zweig, traduit de l'allemand par Alzir Hella, Éditions Livre de poche, 1999, 506 pages.