lipPrintemps 1973. Les dirigeants de l'usine de montre bisontine Lip ont décidé de supprimer une partie de la production. Des licenciements se profilent. Les salariés refusent de s'avouer vaincus et une riposte s'organise.

Cette grosse bande dessinée, l'homme me l'a ramenée dédicacée après l'une de ses expéditions chez le dealer. Une BD dédicacée, ça a tout de suite de la gueule. Mais la dédicace ne fait pas tout dans une BD. Une BD, c'est aussi des dessins et une histoire, parfois la petite histoire d'ailleurs plus que la grande...

Quand on habite Besançon, on ne peut échapper à l'histoire des Lip, à la mobilisation qui s'organisa à partir d'avril 1973 pour lutter contre le démantèlement décidé par des actionnaires en quête du profit. Et oui, les fermetures d'usine qui fonctionne pour délocaliser et faire encore plus de sous, ce n'est pas l'apanage du XXIe siècle et de Mittal. A Besançon, on l'a expérimenté bien avant.

Lip, des héros ordinaires raconte les mois de bataille avec les dirigeants et les pouvoirs publics, la solidarité entre les ouvriers, les tours de ronde pour continuer à faire tourner l'usine, les montres cachées et revendues pour compenser les pertes de salaire, les allocations bloquées par le gouvernement, les administrateurs nommés pour liquider une entreprise qui tourne... Le tout par le prisme de Solange, jeune femme mariée dans la France des années 70, soumise à son mari. Au fur et à mesure du conflit, Solange passera d'observatrice à actrice, participera activement au conflit, se mobilisera, entourée de l'amitié de ses collègues.

L'histoire de Galandon et Vidal aurait pu être un roman, elle a bien été un film. Ici, elle est une BD, avec les avantages visuels que ce support comporte, nous replongeant dans l'époque avec la mode, les voitures ou encore la ville telle qu'elle devait être à l'époque (pas si différente d'aujourd'hui d'ailleurs...). Préfacé par Mélanchon (avec la dose de militantisme extrême que cela implique), postfacé par Neuschwander qui fut P.D.G. de Lip de janvier 1974 à février 1976 (avec une dose de réalisme, de vérités et d'émotions adaptée), Lip, des héros ordinaires raconte plus que le combat d'une usine. Il raconte une époque, un état d'esprit, une logique qui vient se confronter aux réalités du marché, réalités qui ne feront qu'empirer au fil des décennies.

Je terminerai cette chronique par cette citation extraite de la postface de Claude Neuschwander. Si elle pouvait traîner dans un coin de nos têtes et s'imposer peu à peu face à la dictature du profit et à ses conséquences...

"Quand on ferme une entreprise, c'est la société dans son ensemble qu'on affaiblit. Il ne s'agit pas seulement de taxes communales, on l'affaiblit humainement. Dans son tissu social, dans sa cohésion sociale.​Or, cela est remise fondamentalement en cause, sans que les vrais responsables en aient une vraie conscience." (p. 172)​

Texte © Miss Alfie 2014.
Édition présentée : Lip, des héros ordinaires, Laurent Galandon et Damien Vidal, Dargaud, 2014.