Kettly Mars couv_0La nuit, Fito se faufile dans le labyrinthe de Canaan, camp de réfugiés des victimes du séismes. Contre quelques billets, on lui offre le corps de très jeunes filles. L'arrivée dans sa vie de Tatsumi provoquera-t-elle le sursaut qu'il tente de trouver ? Le sortira-t-elle de l'enfer dans lequel il semble s'enfoncer chaque jour un peu plus ?

Voilà un livre qui m'a mis assez mal à l'aise. Un livre qui nous embarque dans les profondeurs de l'âme humaine, qui nous fait côtoyer la bassesse des hommes...

"Ici, la compassion a un prix, c'est du business." (p. 38)

Ce n'est pas la première fois qu'Haïti apparaît dans la sélection du Prix Océans. Ballade d'un amour inachevé évoquait un précédent séisme, la perte du domicile, les camps où s'entassent des familles démunies qui doivent tout reconstruire. Mais Aux frontières de la soif est loin de porter la flamme et l'amour du premier. Fito est un homme perdu, qui erre dans le labyrinthe du bidonville derrière un mac d'un genre particulier, un mac qui ne vend que de la chair très fraîche. Que cherche-t-il exactement ? Par quoi est-il mû ?

"Tu veux vraiment savoir pourquoi je fuis ton appartement et ton lit ? Parce que je n'arrive pas à être un home avec toi. Ni avec aucune autre femme. Ce soir je ne vais pas bander non plus pour Tastumi dont je ne te parlerai même pas. Je n'y arrive plus, Gaëlle. Sauf à Canaan." (p. 26)

Car Fito est sec. Sec d'émotions, sec d'amour, sec d'inspiration pour rédiger son deuxième roman. Le premier fut un succès, le second n'est même pas encore une idée. Alors pour oublier, Fito s'est lancé dans l'immobilier. Une manière de faire une bonne action, reconstruire des logements pour ces familles démunies. Une manière de se donner bonne conscience.

"Un homme qui a quelques moyens est recherché en Haïti, c'est un oiseau rare, un gros lot en pantalon. Le plaisir est sans limites, bon marché et à portée de main. Et comme l'argent avec lequel il achète ce plaisir facile fait vivre des familles, cet homme devient philanthrope et pilier de l'économie nationale, et tant mieux pour sa conscience." (p.44)

Et puis un jour, Fito accueille Tatsumi, journaliste japonaise venue faire un reportage sur l'île. Tatsumi ne lui demande rien. D'elle, on ne sait guère de choses. Mais Tatsumi va être la branche à laquelle Fito va pouvoir se raccrocher pour sortir la tête de l'enfer dans lequel il plonge peu à peu. La rencontre avec Tatsumi met en exergue le versant sordide de la vie de Fito, sa solitude.

Aux frontières de la soif aurait pu être une réelle immersion dans la misère haïtienne. Mais tel quel, il m'apparaît comme un roman nombriliste qui semble chercher à excuser Fito. Même l'écriture n'a pas réussit à relever mon sentiment général. Ponctuellement, Kettly Mars laisse la parole à ces enfants des bidonvilles vendus pour quelques sacs de riz, mais trop rarement pour que ces prises de parole aient un réel sens narratif. Bref, on peut parler de déception pour ce roman qui me semble inabouti...

Ce qu'on en dit ailleurs :

  • Des galipettes entre les lignes : "L’homme n’a pas su m’émouvoir et sa détresse me semble surtout être un prétexte pour se livrer au pire."
  • Sur la route de Jostein : "L’auteur a un style agréable et un grand talent narratif qui sert son pays et dénonce des situations inacceptables."

Un roman lu dans le cadre de ma participation au Prix Océans 2014 !

2014

Texte © Miss Alfie 2014.
Édition présentée : Aux frontières de la soif, Kettly Mars, Éditions Mercure de France, 2013, 166 pages.