grâce et dénuement

Il vivent dans de vieilles caravanes, sur un bout de potager dont personne ne veut plus mais qui ne leur appartient pas. Les enfants courent entre les morceaux de verre et la ferraille sous le regard d'Angeline, la Vieille. Chaque mercredi, Esther vient leur lire des histoires. C'est la seule gadjé qui les regarde, la seule qui les voit.

Il y a réellement des livres qu'il faut lire au bon moment. Il y a sept ans au moins, j'avais emprunté ce livre à la médiathèque de la ville où j'habitais alors, mais n'avais pas dépassé les trois premiers chapitres. Ils ne m'intéressaient pas, les gens qu'Alice Ferney racontait. Son style me déroutait. J'avais lâché prise. Mais c'était sans compter sur mon nouveau boulot qui m'amène à m'intéresser au monde des gens du voyage. C'est donc avec un regard autre que je me suis plongée dans ce roman que j'ai englouti en deux jours.

Côté style, pas de changement, Alice Ferney m'a toujours un peu décontenancée. Le texte est scindé en quatre parties, elles-mêmes divisées en chapitres. Très peu de paragraphes viennent apporter une respiration à cette histoire, et les dialogues sont intégrés à la narration sans distinction. L'ensemble donne la sensation par moment d'un récit qu'il faut faire avant que le temps ne se soit échappé... Mais paradoxalement, l'ensemble donne également un air de langueur à l'histoire... Le temps s'écoule, sans distinction, minutes après minutes.

Côté intrigue, Alice Ferney a réussi à intégrer dans son histoire tout un attirail de questionnements réels relatifs à une population mal connue, appelée sans distinction "gitans, manouche ou voleurs de poules". Et pourtant, ce récit lève le voile sur des pratiques et une philosophie de vie très différentes de celles de "notre" société. On y découvre des enfants qui prennent des roustes sans pour autant en sembler maltraités, des parents qui ne savent pas lire et préfèrent ne pas déclarer un enfant à l'état civil (au moins, personne ne leur dira que le prénom choisi n'est pas réglementaire), des femmes qui récupèrent des bidons pour laver leurs enfants dans l'eau de la lessive et de la vaisselle une fois tous les quinze jours... On y retrouve également une société qui n'a que faire de cette frange de la population en marge, population qui, en réponse, refuse de rentrer dans les codes, ne peut s'y conformer, refuse d'y adhérer de peur de perdre son Histoire, sa culture et ses racines... Un peuple pris entre l'envie de donner à ses enfants un destin meilleur que celui de ses parents et le refus du mépris hostile qui émane de nos préjugés.

Grâce et dénuement est un livre magnifique, qui pourrait peut-être faire évoluer les mentalités et le regard sur ces gens qui sont avant tout des hommes et des femmes, pétris de désirs, d'amours, d'envies. Qui existent à travers la maternité et la conjugalité. Qui conservent une vision très forte de la solidarité familiale. Un peuple qui peut nous enrichir, si l'on prend la toute petite peine de fermer les yeux comme Esther sur certaines de ses pratiques qui se heurtent aux règles juridiques de la société dans laquelle il tente de trouver sa place.

Texte © Miss Alfie 2015. 
Édition présentée : Grâce et dénuement, Alice Ferney, Éditions J'ai lu, 2002, 187 pages.