moi rené tardi

En 1939, René Tardi est militaire. Envoyé au front lorsque les Allemands envahissent la France au printemps 1940, il est rapidement fait prisonnier de guerre et envoyé dans un camp de travail, le Stalag II B. Il n'en sortira que 4 ans et quelques mois plus tard.

La seconde guerre mondiale, je ne l'ai jamais caché, est une période de l'Histoire qui m'a toujours fortement intéressée. Aussi, lorsque j'ai demandé au dealer ce qu'il pensait de ce volume, je me suis fiée à son avis fortement positif, avis auquel je me dois de me ranger. Mais avant, je dois vous faire une confession : malgré le rôle important de Tardi dans la bande dessinée française, je n'avais jamais eu l'occasion de lire son travail. Autant vous dire que je serai donc incapable de comparer cet ouvrage d'un genre particulier puisque fortement biographique avec le reste de son oeuvre.

En effet, Tardi rédige cet ouvrage grâce aux carnets que son père a rédigé dans les années 80 à sa demande. Tardi voulait comprendre, savoir. Il le dit en introduction, le redira à plusieurs reprises dans les dialogues : son seul regret est la mort prématurée de son père qui l'aura empêché de lui poser quelques questions, de mieux comprendre certains événements. Car Tardi se met en scène, en tant qu'enfant, vêtu d'une veste et d'une culotte courte, accompagnant son père dans son histoire, dialoguant avec lui. Père et fils traversent des champs de tir, suivent l'exode, passent à travers l'Histoire pour raconter celle d'un homme.

Cet homme, René Tardi, avait choisi dès 1935 de s'engager dans l'armée, croyant pouvoir ainsi défendre son pays contre les nazis, un engagement par conviction donc. Très rapidement, on comprend dans la bouche de l'enfant que quelque chose s'est passé pour en faire un anti-armée. A plusieurs reprises, le père dira d'ailleurs à son fils "Laisse-moi continuer dans l'ordre." Si le fils est impatient, le père a besoin de temps pour mettre en place toutes les choses qui l'auront fait changer. Pour expliquer la désillusion croissante dans sa hiérarchie, son incompréhension de leurs décisions.

"Organisation de merde, commandement en dessous de tout ! La France, ce pays, "mon pays" parce que j'y suis né par le plus grand des hasards... me dégoûte ! Quand j'entends la Marseillaise, j'ai envie de vomir." (p. 68)

moi rené tardi plancheAu fil des pages, on passe du front et des chars à la captivité, aux wagons à bestiaux, le voyage interminable, et enfin les camps. Il convient de rappeler que le camp dans lequel René Tardi passera plus de quatre années de sa vie est un camp de travail, et non un camp de concentration ni d'extermination. A plusieurs reprises, il rappelle d'ailleurs le voile qui était à l'époque posé sur ces lieux. Personne ne les imaginait encore. L'exemple le plus marquant est d'ailleurs celui de la douche. Comme il l'indique, s'ils avaient sû à l'époque ce qui se passait ailleurs, dans d'autres "salles de douche", l'angoisse n'aurait pas été la même... Mais malgré ce récit douloureux, alternant vie quotidienne et réflexions, intégrant beaucoup d'émotions, Tardi instille quelques touches d'humour et de cynisme qui offrent un peu d'air à la lourdeur des propos...

"Les Fritz nous donnèrent l'ordre de nous regrouper militairement, et en route pour Trèves... Un joli nom de ville, en temps de guerre. Trier, en allemand, parfait pour le camp de tri où nous nous rendions." (p. 74)

Graphiquement parlant, le peu que j'ai eu l'occasion de voir du travail de Tardi me fait dire qu'on retrouve son trait particulier, notamment au niveau des visages des personnages. Chaque page est divisée en trois grandes vignettes, offrant à l'ensemble une sorte d'harmonie. La colorisation use de nuances multiples de gris. On trouve juste à de très rares mais néanmoins perspicaces endroits des touches de rouge. Ceci dit, si le dessin peut bloquer certains lecteurs, j'arrive assez facilement à m'y habiter et si le trait de Tardi peut gêner certains, il ne m'a pas empêcher de me plonger dans ce témoignage passionnant. A noter d'ailleurs qu'une suite semble prévue, mais je n'ai pas réussi à trouve plus d'information sur le sujet. En attendant, courrez vous procurer par n'importe quel moyen cette bande dessinée que certains n'ont pas hésité à rapprocher de Maus. Ce sera l'un de mes coups de coeur de l'année je pense...

Ce qu'on en dit ailleurs :

  • Lalydo's blog : "Une jolie façon de traiter l’Histoire et de la rendre encore et toujours plus vivante par ses dessins."
  • Le monde de Miss G : "Une réussite tant sur le plan de l'histoire que du graphisme et dont il me tarde de connaître la suite."
  • Sin City : "Une survie dans les camps et une relation père/fils que l’on rangera d’ailleurs fort précieusement auprès de l’inégalable « Maus » d’Art Spiegelman."

Texte © Miss Alfie 2013.
Édition présentée : Moi, René Tardi, Prisonnier de guerre au Stalag II B, Tardi, Éditions Casterman, 2012, 160 pages.