le confidentAlors que sa mère vient de mourir brutalement, Camille découvre parmi les lettres de condoléance un courrier peu ordinaire. Un homme, qui semble bien s'adresser à elle, lui raconte une histoire ancienne, un secret bien gardé. Peu à peu, Camille va comprendre qu'elle est peut-être plus concernée par cette histoire qu'elle ne veut le croire.

La plupart du temps, c'est plutôt moi qui prête des livres à ma mère. A l'occasion d'une virée de l'autre côté de la France, je profite pour charger les valises de mes dernières lectures agréables pour les lui faire partager. Cette fois, l'offre s'est inversée, et c'est elle qui a posé sur mes affaires ce bouquin qui lui avait été conseillé par une amie (amie qui semble-t-il vient de temps en temps par ici, je lui dis donc Gunten Tag !).

J'ai l'habitude de dire que je reconnais mes coups de coeur à la vitesse à laquelle je les ai lu, au nombre de citations et de passages relevés pendant ma lecture, et à la capacité des dits coups de coeur à m'isoler du monde réel. Le confident rempli ces trois critères. Lu en l'espace de deux soirées avec avidité, je n'ai pu m'empêcher de recopier plein de ces bons mots et passages qui faisaient écho en moi. Il me faut maintenant vous en parler, et avouez que c'est là aussi que ça va se corser puisqu'il va me falloir un peu plus que "WAOU !" pour vous convaincre.

Hélène Grémillon nous livre ici un premier roman d'une force inouie. Elle met en perspective l'histoire de cinq personnages grâce à la plume de Louis et à la correspondance qu'il adresse à Camille. Camille reçoit d'abord sans comprendre ses lettres, mais peu à peu, l'indicible et l'incroyable vont devenir réalité. Le tout est porté par un style fluide et brillant. Hélène Grémillon a un véritable sens de la formule et un vrai talent pour jouer avec les mots.

"Quant à moi, si j'estime aujourd'hui que l'ennui est le meilleur terreau de l'imagination, à cette époque j'avais surtout décrété que le meilleur terreau de l'ennui, c'était la messe." (p. 17)
"Il était bordélique, moi maniaque. Au lieu de nous disputer, je rangeais son désordre et lui en mettait un peu dans ma vie. J'étais trop timoré pour le faire moi-même." (p. 149)
"C'était une de ces phrases qui taisent ce dont elles parlent vraiment, et qui laissent un arrière-goût à ceux qui les prononcent comme à ceux qui les entendent." (p. 206)

Si elle manie le verbe avec brio, Hélène Grémille manie également l'intrigue et le suspense avec talent. Il m'aura fallu attendre la dernière page du livre pour voir la boucle se boucler et le puzzle se mettre complètement en place. Avec une trame qu'on aurait pu penser classique, elle réussit, notamment grâce à la forme avec cette correspondance, à créer un mystère qui se dévoilera par touches, chacun des protagonistes venant peu à peu l'éclairer avec sa propre version des faits.

Le confident, en posant la question des origines et des racines, s'intéresse également à la maternité. Choisie, subie, frustrée, il explore différentes facettes de ce qui a longtemps été considéré comme "dans l'ordre des choses". A la suite d'Elisabeth, cette jeune femme bourgeoise qui n'espère qu'avoir un enfant, on subit les affres de la stérilité, on découvre tous ces "bons conseils" donnés par ci par là par des médecins qui ne savaient pas encore traiter et apporter à ces femmes l'apaisement nécessaires, bons conseils qui vont de l'application de sangsues sur la vulve des femmes (beurk...) aux frictions des cuisses et du sexe féminin avec des orties (tout aussi beurk...). Autant dire qu'en plus de subir le regard empreint de pitié et les sous-entendus, ces femmes devaient s'infliger des supplices incroyables "pour être dans la norme". Avec Camille, elle aussi enceinte, ce sont d'autres réflexions qui émergent, des réflexions plus modernes, les réflexions d'une femme au lendemain de la légalisation de l'avortement.

"Avant, je trouvais ça bien, l'avortement : modernité, libre arbitre de la femme... Maintenant, je me débats dans un piège qui, comme tous les pièges, fleurait d'abord bon la liberté. Progrès de la femme, tu parles ! Je veux garder le bébé, je suis coupable envers Nicolas qui n'en veut pas. Je le fais passer, je suis coupable envers le bébé. En prétendant sauver la femme de l’esclavage de la maternité, l'avortement lui impose une autre forme d'esclavage : la culpabilité. Plus que jamais, la maternité devient notre seul fait ou méfait." (p. 93)

Vous l'aurez compris,  j'associe ma voie à la majorité des lecteurs pour vous affirmer que Le confident est un livre bouleversant, un livre plein de sentiments et d'émotions. Pas toujours de bons sentiments d'ailleurs, loin de là. Néanmoins on y amène le lecteur à réfléchir à ce diktat de la maternité et à tout ce qu'une femme peut être capable, sans que l'on saisisse bien s'il s'agit d'une envie intrisèque d'enfant ou d'un moyen de rester dans la norme et de ne pas se voir apposée l'étiquette de stérile sur le front. C'est quand même là qu'on se rend compte que notre société a évolué, même si en matière de maternité, un long travail est encore à faire pour faire admettre que toutes les femmes ne considèrent pas un enfant comme indispensable à leur bonheur et à leur épanouissement...

Ce qu'on en dit ailleurs :

  • Mille et une pages : "Même si le roman ancre son intrigue au milieu du XXe siècle, le débat autour de celles que l’on appelle les « mères-porteuses » est loin d’être terminé. Et dans ce roman, il est impossible de se faire un avis tranché sur la question."
  • Moi, Clara et les mots : "Le tout sur un fond de seconde Guerre Mondiale, des portraits psychologiques très bien décrits, une écriture qui se lit tout seule... que du bonheur !"
  • Chaplum : "Si ce roman m’a plu, que sa lecture a été agréable, je suis loin d’être aussi enthousiaste que la majorité de la blogosphère."
  • Canel : "Voilà un roman formidable, absolument captivant, servi par un style fluide et vif."
  • Des galipettes entre les lignes : "Hélène Grémillon réussit le tour de force de doter chacun de ses personnages d’une plume/voix particulière. Et le récit se déroule à toute allure, ou plutôt sa lecture."

Texte © Miss Alfie 2013.
Édition présentée : Le confident, Hélène Grémillon, Éditions Gallimard, collection Folio, 2012, 315 pages.