En me promenant chez Leiloona, je suis tombée sur une image. Chaque semaine, elle propose une photo, à nous de mettre des mots dessus... Après un petit décrassage grâce à Lili, j'ai eu envie de partager avec vous l'historie que cette photo me raconte...

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Le 42, je connais. C’est là que je suis né il n’y a pas si longtemps que ça. Une trentaine d’années à la louche.

La maison me paraissait plus grande. Je me souviens qu’elle m’impressionnait à l’époque. Les marches qui m’accueillent aujourd’hui ressemblaient à une montagne. Et je ne vous parle pas de la volée d’escaliers à l’intérieur pour desservir les deux niveaux où nous nous entassions à sept !

Je me souviens du jour où nous l’avons quitté. Je devais avoir 3 ans et demi. Je revois ma mère, en noir, nous embrasser sur le front en nous demandant d’être bien sages. J’étais le dernier, le plus jeune. Mes quatre frères faisaient de drôles de têtes. Moi je ne comprenais pas tout. La jeune femme qui nous a fait monter dans une petite fourgonnette de l’assistance publique était jolie, elle sentait bon. J’ai retrouvé plus tard son parfum. De la rose.

Dehors, quelques voisins ont détourné la tête en nous voyant sortir, chacun munis de notre valise. En bas des marches, attendaient deux policiers en uniforme. Le plus âgé des deux m’a ébouriffé les cheveux en me disant de me dépêcher.

J’ai tourné la tête et vu ma mère. Ses yeux rouge se détachaient sur son visage émacié. Mon père avait trouvé la mort moins d’un mois plus tôt. On l’avait retrouvé en bas de l’escalier intérieur, devant la porte d’entrée, le crâne fracassé. Ma mère fut rapidement soupçonnée. Violences conjugales, alcool, le topo habituel. Un jour différent des autres, alors qu’il avait voulu corriger mon frère aîné, elle s’était interposée, avait lutté jusqu’au bout.

Hier, le directeur de la maison de retraite où elle finissait ses jours nous a appelé un par un. Elle avait choisi de venir finir sa vie dans notre quartier. Je n’y vis plus depuis si longtemps, et pourtant il reste notre quartier. Mais il a tellement changé.

Je sens la pierre rugueuse à travers mon pantalon de toile. Le soleil de la fin d’hiver commence à chauffer l’atmosphère. Je sais que je ne pourrai pas rester longtemps. Bientôt, la porte va s’ouvrir, la propriétaire va me demander de partir. Je gène l’accès à sa boutique. Je dénote dans son univers de strass et de paillettes. Je dénote dans ce quartier devenu l’antre du chic. Mais cette fois, je vais pousser cette porte. Je vais lui demander la robe. Ma mère doit partir resplendissante.

Une participation au rendez-vous de Leiloona "Une photo, quelques mots"

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Texte © Miss Alfie 2013.
Image © Romain Cazaux.