Bon, comme je n'ai plus trop trop le temps de lire, ce sont les garçons qui s'y collent cette semaine. Après l'homme de la maison lundi, voici le retour de Clément ! - Miss Alfie

cordesRésumé :

Elisa Robledo est une jeune femme parfaite. Elisa Robledo est belle, très belle. Elisa Robledo est intelligente, très intelligente. Elisa Robledo exerce son intelligence dans la physique théorique de haute volée. Elisa Robledo est héroïne de roman.

Elisa Robledo m'énerve passablement.

 

Critique:

Après la vaste purge que je m'étais infligée avec L'Espace de la Révélation, je souhaitais lire un truc pour me détendre les neurones.

J'aurais pu choisir un Oui-Oui, ou vaguement de lire H²G², mais non. Mon cerveau a choisi un bouquin intitulé "La théorie des Cordes". Je dois avoir un cerveau qui aime me jouer des tours. Et qui doit me détester. Ne me demandez pas comment cela est possible. De toute façon, mon cerveau répondra n'importe quoi à même de le mettre loin de toute suspicion. Et, si possible, il en profitera pour me discréditer complètement.

Pour les quelques uns qui ont quelques lacunes sur la théorie des cordes parce que bon, le CM2, ça remonte à loin tout de même, je vais vous rafraîchir la mémoire. Je suis comme ça, moi, serviable.

Une partie de la physique, notamment la physique théorique, repose aujourd’hui sur deux grandes théories en ce qui concerne la physique des particules. La relativité générale, théorie de la gravitation qui décrit l'interaction gravitationnelle dans le cadre relativiste, est essentiellement prouvée à l’échelle du système solaire et à l'échelle astronomique; théorie déterministe classique qui a pour objet la détermination des trajectoires des corps en mouvement et de la lumière, ainsi que la description des changements exacts de coordonnées d'espace et de temps dans un changement de référentiel. À l’opposé, la mécanique quantique décrit le mouvement des particules dites élémentaires qui, par comparaison avec le monde classique, décrit les particules comme des ondes plus ou moins localisées, contrairement aux particules classiques qui sont exactement localisées.

Chacune de ces théories, que le lecteur ici connaît bien, a prouvé sa valeur dans son propre domaine, je ne vais pas vous faire l'injure de vous le rappeler. En revanche, en dehors du-dit domaine d'application, ça devient vaguement foutraque (comme la présente chronique).

Il faut alors essayer de créer une théorie de "Relativité Quantique", c'est à dire une théorie permettant d'unifier à la fois Relativité Générale et Mécanique Quantique. C'est au programme de la 6e, normalement, si votre collège n'était pas trop bidon.

Paf, c'est là qu'entrent en jeu les cordes.

Selon cette théorie, les briques fondamentales de l’Univers ne seraient pas des particules ponctuelles mais des sortes de cordelettes vibrantes possédant une tension, à la manière d’un élastique. Ce que nous percevons comme des particules de caractéristiques distinctes (masse, charge électrique, etc.) ne seraient que des cordes vibrant différemment. Les différents types de cordes, vibrant à des fréquences différentes, seraient ainsi à l’origine de toutes les particules élémentaires de notre Univers.

En outre, notre monde, apparemment tridimensionnel, serait non pas constitué de trois dimensions spatiales, mais de 10, 11, ou même 26 dimensions (c'est la plus simple des théories, celle à 26 dimensions). Sans ces dimensions supplémentaires, la théorie s’écroule. En effet, la cohérence physique (fonction d’onde donnant des probabilités non-négatives) impose la présence de dimensions supplémentaires. La raison pour laquelle elles restent invisibles, est qu’elles seraient enroulées par le procédé de la réduction dimensionnelle à une échelle microscopique (des milliards de fois plus petit qu’un atome), ce qui ne nous permettrait pas de les détecter.

Là où la théorie devient un peu pointue, c'est que son modèle est mathématiquement tellement complexe que l'on ne peut pas l'expérimenter véritablement.

Arrivé à ce stade de ton périple, cher lecteur, deux choses deviennent particulièrement évidentes. La première, c'est que, quand même, Wikipedia, c'est bien, mais que des fois, c'est trop. Et la seconde, et principale, c'est que la prochaine phrase de la présente chronique sera :

Et bien le roman, ça n'a rien à voir.

Bien. Cela prouve que tu disposes d'un cerveau en meilleur état de marche que le mien, ami lecteur. A minima, d'un cerveau qui ne te déteste pas.

Je tente le résumé :

Une jeune prof de physique découvre dans le journal un fait divers qui la glace d'effroi. Elle panique et décide d'appeler à la rescousse un collègue. Elle lui raconte son histoire, son passé, et pourquoi elle pense qu'un tueur vient dézinguer tous les membres d'une expérience passée...

Yeah, j'ai réussi à faire une chronique qui contient EFFECTIVEMENT un résumé du bouquin.

On ne va pas se mentir, le résumé de départ est un peu bateau. La construction narrative en flashback n'est pas d'une originalité dantesque. Les thêmes abordés (les limites de l'expérimentation, les rapports science-dieu...) sont d'un fadasse inavouable. Le roman est pourtant magistralement réussi.

La faute d'abord à une intrigue plutôt bien menée : la construction en flashback permet de nous plonger directement dans une forme d'"action" (en fait il n'y en a pas), puis d'assouvir une part de notre soif de savoir... La faute ensuite à une réelle maitrise technique autour du sujet de la théorie des cordes, romancée mais d'une façon compréhensible pour le néophyte.

(Je place ici un clin d'oeil à ma chronique précédente "L'espace de la révélation" :

  • On ne part pas du principe que "Les liens logiques sur le timing du récit c'est pour les tafioles". Quand on découpe son récit en flashbacks, on ne place pas une vieille date au hasard en début de chapitre (chapitre de 50 pages, au passage) et basta. Non, on prend son gentil lecteur par la main, et on lui raconte une histoire. Somoza le fait magistralement, même si le lien logique ça finit par obliger le romancier à finir un chapitre par un "- je vais te raconter ce qu'il s'est passé". C'est bateau, mais efficace. Et quand on a un vrai talent de romancier, ce n'est pas choquant. HEIN ALASTAIR?

  • On ne part pas du principe que "Mes lecteurs ont un master en physique quantique, je ne parle pas aux gueux, moi", quand on écrit un ouvrage de fiction scientifique. Et on ne pond pas d'affreux paragraphes pompeux et pompants sur de la pseudo physique de comptoir. On fait un truc intelligible pour le vulgus. Alors même que dans le sujet, on traite de trucs aussi pointus que la Théorie des Cordes, le Temps de Planck ou autres joyeusetés.

)

La faute enfin ("d'abord, ensuite, enfin ": ouais, moi aussi, quand j'écris il y a des liens logiques. Même après une digression. Après, si le lecteur n'arrive vraiment pas à se souvenir de ce que je raconte 10 lignes au-dessus, j'y peux rien, hein. Bon) à UN PUTAIN D'ENFOIRE DE MECHANT. A ranger dans mon top 3 perso des "méchants qui filent les miquettes". (En 3e, il y a "Ca" de Stephen King. En 2e celui de la Théorie des Cordes. Voire 1er, je suis pas certain. Mais pire que "Ca", c'est déjà du très bon niveau, croyez moi).

Bref, le thriller est excellent. Somoza approfondit bien ses personnages et son propos, nous jette quelques fausses pistes d'intrigues, et nous tient en haleine autour de son méchant-très-très-méchant.

Je n'ai trouvé que peu de défauts à ce roman :

  • Une construction en flashback. On parle ici d'une structure en " présent – passé – présent – passé – présent" sur une 500aine de pages. Les deux flashbacks constituent bien les deux tiers du roman (le dénouement ne prend que 90 pages). C'est le passage "présent" entre les deux flashbacks qui m'a un peu inquiété parce qu'il ne servait pas à grand chose. Au final, ça passe assez bien.
  • Un recours assez (trop) systématique à ce que j'appelle le "Lovecraft's Way of Filer les Miquettes". C'est à dire cette technique visant à dire "ce qu'il voit est trop horrible pour être décrit". Somoza nous raconte en permanence que les meurtres sont horribles, mais ne nous décrit absolument rien. A la fin du roman, il s'en explique, même s'il n'a toujours pas décrit le modus operandi du super-méchant.
  • Un mélange Policier – espionnage – Thriller qui se solde par une explication "scientifico-surnaturelle" ( je ne spoilerai pas en disant que le noeud du problème c'est la création scientifique d'un phénomène surnaturel; on sen doute assez vite). Ça risque de faire assez vite "Deus ex machina".
  • Un recours un peu facile à des cliffhangers creux du type "Elle se trompait lourdement, et il lui restait à peine plus de six minutes avant de le constater". D'une manière général, le style n'est pas toujours exactement à la hauteur.

Tu noteras facilement, ami lecteur, que je réfute moi-même trois des quatre "reproches". Tout simplement parce que José Carlos Somoza n'est pas le premier romancier venu que ce qu'il fait, il le fait bien.

Texte © Clément 2012.
Édition présentée : La théorie des cordes, José Carlos Somoza, traduit de l'espagnol par Marianne Millon, Éditions Actes sud, Collection Babel, 2008, 600 pages.