la grande bleue1967, dans la région de Besançon. Marie quitte le foyer parental un soir d'hiver pour rejoindre Michel, l'homme qu'elle aime. Un an plus tard, elle est mariée et mère d'une petite fille. Michel est bûcheron quand ses frères travaillent chez Peugeot.

Voilà un livre que je n'aurai sans doute pas découvert sans les conseils de ma libraire. Si vous avez déjà entendu parler de La grande bleue à l'occasion de cette rentrée littéraire, faites-le moi vite savoir, car voilà un titre qui mérite vraiment d'être découvert !

J'avoue, il y a un côté très partisan dans cet avis puisque Nathalie Démoulin, née à Besançon, met en scène sa région comme cadre de vie à Marie, et donc ma région d'adoption. C'est ainsi que le livre s'ouvre sur une escapade de Marie et de son amie Delphine dans les rues de Besançon, on les suit quand la mobylette "dévale des taudis de Battants jusqu'au pont sur le Doubs", quand "elles glissent doucement jusqu'au quai Vauban", découvrent les prés-de-Vaux, "Vers les immenses bâtiments de la Rhodia, la filature qui occupe tout un méandre du Doubs". Autant de lieux que j'ai vu surgir devant mes yeux au fil de la lecture, des lieux que je connais, devenus salle de concert ou boîte de nuit quand ils ne sont pas restés friches industrielles... Je ne parle même pas de tous ces noms de villages et de lieux-dits qui parsèment le récit, l'importance de l'industrie et notamment la place qu'occuperont dans la vie de Marie et Michel les usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, puis de Vesoul à partir de 1972.

Pour faire vivre cette région, Nathalie Démoulin met en scène Marie, une jeune femme née en 1950, une femme de la génération de ma mère, une femme entre deux générations, prise entre le rêve d'une famille, d'un mariage, d'enfants et celui de l'émancipation, une femme qui bénéficiera des premières innovation, qui emménagera dans les HLM du Montmarin de Vesoul, une femme dont le frère rentre d'Algérie. L'Histoire, la grande, vient s'immiscer dans ces vies quotidiennes marquées par les rotations à l'usine et le bruit des presses sur la tôle.

Pour nous raconter cette histoire, les choix que Marie fera au fur et à mesure des années qui s'égrennent sur le papier, Nathalie Démoulin utilise une écriture vive, rythmée, qui m'a par moment fait pensé à celle de Valentine Goby dans L'échappée, une écriture maîtrisée qui nous fait sentir l'angoisse de Marie, ses inquiétudes, ou au contraire ses soulagements. Ses phrases courtes, cadencée, rappellent la vie de l'ouvrier rythmée par le nombre de boulons à visser à la minute, ou les mots économisés de ces travailleurs de la terre et du bois qui peuplent la région... Nathalie Démoulin n'hésite pas non plus à utiliser de manière très régulière le pronom "on", donnant une sorte d'universalité à son texte. En dépersonnalisant le quotidien de Marie et de Michel, elle permet presque au lecteur de s'y glisser lui aussi...

Il est rare que je vous parle de l'écriture. Mais ici, la plume de Nathalie Démoulin sert un texte très beau, l'histoire d'une femme qui se trouve coincée entre le modèle de sa mère, soumise à son père, et l'envie de s'évader, de s'émanciper, avec en toile de fond cette grande bleue, cette mer qu'elle rêve de voir, cette étendue infinie qui semble symboliser sa liberté...

Une très belle découverte de cette rentrée littéraire dont on parle trop peu... Mais il ne tient qu'à vous que cela change !

Texte © Miss Alfie 2012.
Édition présentée : La grande bleue, Nathalie Démoulin, Éditions du Rouergue, Collection La Brune, 2012, 208 pages.