Je laisse la place à Clément pour une première chronique d'un roman de science-fiction. Le blog continue sa diversification ! - Miss Alfie

maitreRésumé :

Les allemands et les japonais ont gagné la 2e guerre mondiale, et se partagent le monde. Et pendant ce temps, à Veracruz...

Haut-Pignon :

L'un des deals de départ, quand j'ai commencé à participer ici était de développer une « offre » Science Fiction. Enfin, de deal, il n'y eut jamais, puisque j'ai juste proposé des textes, et voilà. Bref.

Donc, il faut bien désormais passer aux choses sérieuses, et proposer pour de vrai une critique SF.

Alors, la SF, c'est comme le crumble aux pommes, il y a pleins de recettes. On a le Space Opera avec des vrais morceaux de star wars dedans, la Fantasy au goût de troll des cavernes, la Hard SF avec de vraies prises de têtes, l'anticipation, ou l'uchronie avec assez régulièrement un arrière goût nazi.

Quand on parle d'Uchronie, on parle en général d'une histoire plus ou moins future avec un point de divergence historique passé. Faire gagner les forces de l'Axe, c'est une recette assez facile, intellectuellement stimulante, potentiellement pertinente, avec en plus ce message engagé : le nazi, c'est pas super gentil.

Bon. Donc Le Maître du haut château est assez régulièrement cité en exemple pour les romans d'uchronie. Comme en outre Philip K. Dick n'est pas le 1er venu en matière de SF (Blade runner, Minority Report, Total recall, pour ses bouquins adaptés en films), et que je n'en avais pas lu, c'était une bonne occasion pour commencer à causer SF ici.

Philip K. Dick est assez généralement un auteur adulé dans le monde de la SF. Ses romans sont riches, bien écrits, et pas forcément faciles d'accès. Celui chroniqué ici est parait-il assez difficile d'accès, même si je n'ai connu aucun souci à « entrer dedans ». J'ai plutôt eu des soucis avec la 2e moitié du roman, j'y reviens sous peu.

Plantons le décor :

En 1947, l'axe gagne la 2e guerre mondiale, et se partage le monde. Les USA sont partagés en 3 parties : l'Est sous domination allemande, la cote Ouest avec les japonais, et le milieu dont tout le monde se fout (en gros), mais plus sous tutelle jap. L'Afrique a été le siège d'une sorte de barbecue géant dont on ne connaît pas vraiment les tenants et aboutissants si ce n'est que les allemands n'ont pas laissé passer une opportunité de génocider à tour de bras. On a les loisirs que l'on mérite.

L'histoire se déroule en 1962 dans un San Francisco japonisé. La trame concerne 5 personnages principaux que l'on suit à tour de rôle, leurs vies se croisent sans que véritablement leurs histoires ne finissent par interagir. Je pourrais développer cet aspect qui est tout l'intérêt du roman, mais cela ferait entrer trop profondément dans la vision de K. Dick.

En effet, cette dernière est cohérente, raffinée, développée et très intéressante. On y voit par exemple des américains vassalisés par les japonais, utilisant le livre-oracle Yi-king pour prendre des décisions, comme les japonais le font. Le problème principal, c'est que cette vision, si plaisante la 1ere moitié du roman, n'est pas épaulée par une intrigue, une péripétie qui la rendrait vraiment magique (pensez à Minority Report et l'effondrement sociétal induit par comparaison). Là, RIEN.

On suit 5 personnages principaux ? Ils vivent chacun à leur manière une aventure, mais rien de dantesque.

C'est le parti-pris de Dick que de nous faire suivre la vie de quidams relativement moyens. Seulement, au final, la mayonnaise ne prend carrément pas.

Faites coucou aux types du fond qui hurlent. Ce sont les fans de SF, et de K. Dick en particulier, pour lesquels Le Maître du haut château est un chef d'oeuvre. On va les laisser finir tranquillement. Voiiiilàààààà.

Je vais désormais tacher de spoiler complètement le bouquin. Na.

Dans le roman, une bonne part de l'intrigue tourne autour d'un roman « La Sauterelle pèse lourd » qui est elle même une uchronie dans laquelle l'auteur imagine un monde où ce seraient les anglais qui auraient gagné la 2e guerre mondiale. Son monde imaginaire n'est pourtant pas le notre. Ouh la la, double mise en abyme ! Génie.

Mouais. Mais non. C'est assez logique, en fait. Et puis, c'est plat, mais plat... Continuons :

L'une des héroïnes se met en tête de rencontrer l'auteur du bouquin en question, le fameux Maître du haut château. Elle débarque chez lui comme une fleur (on parle d'un type que les nazis veulent éliminer quand même... passons), lui dit « je sais que c'est l'oracle qui vous a dicté votre bouquin », sans que l'on sache comment la grognasse en arrive à cette conclusion, c'est pas comme si c'était une information qui aurait pu tenir le lecteur en éveil. Ils décident ensemble de poser la question du « Pourquoi ? » à l'oracle.

Ils font leur tirage d'oracle, qui répond par un hexagramme signifiant « Vérité intérieure ». Là s'ensuit un retournement de situation dantesque, l'effondrement d'un monde comme je n'en avais jamais lu dans un roman de SF.

Je vais me donner la peine de recopier cet instant clé du roman :

- L'Allemagne et le Japon ont perdu la guerre ? Dit-il, fou de colère.

- Oui.

Merci, au revoir.

NON MAIS OHHHHHH !!!

LES GARS ? LES GARS ???? Votre monde vient de s'écrouler, vous venez de découvrir que votre monde n'est qu'une illusion et que les maîtres du monde sont en réalité d'autres ; et tout ce que vous avez à répondre c'est :

- Oui.

????

Mais PUTAIN, quoi.

Ah, et puis, c'est pas comme si on allait lire des trucs trépidants après ça. Parce que la révélation a lieu au bas de la page 257 sur 259 du roman. Après ça, ils se serrent la main et rentrent chez eux.

Oh, certes, on peut philosopher 2 plombes sur la puissance de cette mise en abîme, et pour cela rien de mieux que ce que j'ai pu glaner sur Wikipédia (ouais, je sais, je suis un grand intellectuel) :

« La fin du livre est énigmatique. En effet Juliana apprend alors que c'est l'oracle qui a écrit La Sauterelle et à la question "Pourquoi ?", ce dernier répond que c'est la vérité. Quelle est cette vérité dont parle l'oracle ? Dans un roman où le monde est clairement sous la domination de l'Axe, les personnages doivent admettre que "l'Allemagne et le Japon ont perdu la guerre". On peut y voir une nouvelle mise en abîme où, sans se l'avouer clairement, les personnages doivent admettre qu'ils vivent dans une fiction. Cependant, le livre écrit par l'oracle ne décrit pas tout à fait notre réalité. Et le livre ne peut que nous renvoyer à notre propre questionnement, quelle est notre réalité ? Car nous aussi, comme les personnages du roman, nous lisons un livre qui nous décrit un autre monde en nous disant "c'est la réalité". À travers ces jeux de miroirs, le roman de Philip K. Dick pose à nouveau la question de la définition de la réalité, de sa frontière avec la fiction, de notre existence et de son incertitude. »

Chapeau coco, très belle analyse. Non, sincèrement, chapeau. Je vous rappelle que cette analyse métaphysique de haute volée provient directement de la citation suivante du « Maître du haut château » :

- Oui.

Ca vous pose un exégète, une telle analyse.

Allez, ça me donne envie de faire une vraie belle conclusion, bien argumentée et profonde :

Bof.

Texte © Clément 2012.
Édition présentée : Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, Éditions J'ai Lu, 2001, 320 pages.