les visages ecrasésÊtre médecin du travail dans sur une plate-forme d'appels téléphoniques, c'est parfois compliqué. Réceptacle du mal-être des salariés, Carole Matthieu ne voit plus qu'une solution pour soulager Vincent Fournier : lui donner la mort. Une manière comme une autre de faire rentrer l'extérieur dans la boîte et de lever les secrets qui l'oppressent.

Voilà un bouquin qui donne le ton dès les premiers chapitres, un bouquin qui devrait être déposé sur les bureaux de bon nombre de DRH et de directeurs en tout genre, de chefaillons qui se prennent pour des boss, de managers pour qui l'être humain disparaît derrière le concept de rentabilité, d'encadrants qui ont voulu transposer le travail à la chaîne au travail relationnel et commercial.

Non, vous ne lirez pas Les visages écrasés comme n'importe quel bouquin. Vous ne pourrez vous empêcher de vous souvenir de 2009, de ces suicides en série chez un grand fournisseur de téléphonie et d'internet, des enquêtes menées à la suite, des méthodes de management mises en lumière et dénoncées, trop tard. Évidemment, comme pour Les heures souterraines, j'ai nécessairement eu une lecture un peu "critique" de ce livre, une lecture déformée du fait de mon boulot actuel qui m'amène au quotidien à rencontrer des personnes qui souffrent dans et à cause de leur travail. Alors certes, les difficultés auxquelles ils doivent faire face sont relativement différentes de celles décrites dans le livre, mais leur souffrance n'est pourtant pas à négliger. Et Les visages écrasés, s'il nous décrit l'extrême de ce système, a le mérite de le faire de manière originale et en mettant un grand coup de pied dans la fourmilière.

Ecrit par un homme qui a lui-même connu cet univers, Les visages écrasés nous embarque dans le quotidien affolant d'hommes et de femmes soumis à d'improbables mais réelles contraintes, à une pression insidieuse, à une surveillance permanente et parfois vicieuse. Les êtres humains ne sont plus des hommes et des femmes, ce sont des numéros que l'on change de plate-forme et de site au gré des besoins, sans prendre en compte leurs situations particulières, pourchassés par des semblables aux dents plus longues que les leurs. "L'homme est un loup pour l'homme" parait-il, Les visages écrasés semble en apporter la preuve...

En proposant au lecteur un roman social porté par une intrigue haletante, poignante et très noire, Marin Ledun réussit à mettre sur le devant de la scène une réalité supportée par bien des salariés... Je me souviens qu'il y a bientôt dix ans, lorsque j'ai commencé ma formation, une collègue me racontait qu'elle avait choisi de quitter la structure à trois lettres que toutes les familles fréquentent un jour ou l'autre car elle ne supportait plus la pression qui reposait sur les "conseillers", elle ne pouvait plus voir en peinture son écran d'ordinateur autour duquel un chronomètre lui rappelait qu'un échange ne doit pas durer plus de X minutes, pour la rentabilité, que le problème soit réglé ou non.

Lisez donc Les visages écrasés. Cette lecture vous remuera peut-être, mais ne venez surtout pas me dire que tout ça, c'est du pipeau. OK, on est dans de l'extrême. OK, on ne va pas toujours jusque là. OK, je n'ai pas encore croisé de médecin du travail achevant ses patients au sens premier du terme. Mais oui, j'ai déjà eu à faire à une tentative de suicide en lien avec l'univers professionnel. Oui, j'ai déjà vu des gens en larmes dans mon bureau ou au téléphone parce que le vase venait de recevoir la petite goutte de trop. Oui, je sais que certaines structures vivent en ce moment même des réorganisations violentes qui ne sont pas sans conséquence sur la vie privée de leurs agents. Lisez Les visages écrasés pour découvrir, comprendre, et relayez autour de vous pour sensibiliser, lutter et arrêter ces situations.

Texte © Miss Alfie 2012.
Édition présentée : Les visages écrasés, Marin Ledun, Éditions Points, Collection Points Thriller, 2012, 408 pages.