Pour débuter ce mois de juin, je cède la place à Clément ! - Miss Alfie

zombiRésumé :
Q… P… est un garçon enfantin, vaguement simplet et passablement dérangé. Quoi ? Qu’est ce qu’il a mon résumé ?

Critique :

Pour commencer, parlons un chouya de Joyce Carol Oates, l’auteure de ce charmant Zombi. Oates est assez probablement l’un des plus grands auteurs américains actuels (voire plus). Son CV est long comme un jour sans pain, tant et si bien qu’elle figura déjà deux fois parmi les finalistes malheureux pour l’obtention du prix Nobel de Littérature. Personnellement, ça, ça me classe un auteur. Autant, je crains souvent de lire un Prix Nobel (la liste des lauréats ferait fuir un lecteur sado-masochiste), autant ça suscite mon admiration pour le travail de ces gens là. J’admire mais je ne lis pas, je ne suis pas fou, mais j’ai le droit de lire une double finaliste malheureuse, CQFD.

Joyce Carol Oates, donc, est de la classe des grands auteurs. Son travail se remarque par son éclectisme de thèmes et de styles. Il parait que son roman Blonde sur Marilyn est particulièrement recommandable. Mais ce qui nous intéresse ici est plutôt son roman non recommandable : Zombi un roman écrit à la première personne et inspiré de Jeffrey Dahmer, sa vie, son œuvre.

Jeffrey Dahmer, qui n’est certes pas le héros de Zombi, était un gars relativement charmant dans le sens esthétique du terme. Comprendre par là qu’il était beau, sauf une brève période de sa vie où il laissa une excroissance moustachesque aussi filasse que blondasse pousser sur sa lèvre supérieure. Bref. En revanche, le gars Jeff avait vaguement une libido à tendance bouchère-charcutière, ce qui est rarement défendable en société. Surtout qu’il était en outre pédé comme pas deux.

Personnage fascinant parmi les serials killer que Jeffrey Dahmer, il est en revanche très surprenant que Joyce Carol Oates s’en inspire pour écrire un roman potentiellement éprouvant. Je m’explique : Dahmer est un anti-archétype de tueur en série, il est un cas presque unique de tueur sui generis sans background familial pesant, il a tenté de noyer ses fantasmes morbides dans l'alcool, a collaboré avec les autorités et même montré des remords. On n’a jamais compris comment il a pu vriller (et ça, il l’a bien fait). Il ETAIT, point.

Si je pars de Dahmer pour parler de Zombi, c'est pour situer l'intérêt de l'intrigue : Oates nous plonge dans l'esprit d'un psychopathe ressemblant trait pour trait à Dahmer, mais ce dernier n'a aucune épaisseur d'aucune sorte. Là où Dahmer en avait un peu, c’était dans sa personnalité de "chasseur" quand il allait draguer ses victimes dans les bars gays. Q… P…, le narrateur de Zombi refuse tout contact visuel et ne drague jamais… Bref, il ne fait rien.

Par exemple, au jeu de l'intellectualisation du phénomène "tueur en série", Shane Stevens dans Au-delà du Mal fait un travail mille fois plus remarquable (d'autant plus qu'il le fit avant l'explosion médiatique du phénomène, à un moment même où le profiling n'existait pas au FBI) pour poser les fondations psychologiques qui créent un psychopathe.

Zombi nous plonge simplement dans la tête d'un tueur, en apnée, et sans filet de sécurité. Le pitch est tentant, non ? Surtout que Joyce Carol Oates n'est pas la première venue pour tenter ce travail littéraire difficile.

Mais ça ne prend pas.

Venons en donc au roman. Celui-ci est présenté comme le journal intime de Q... P... dont le délire personnel est la lobotomie transorbitale afin de se créer son propre "ZOMBI", un sex toy vivant et neuneu. Bien sûr, ça rate à chaque fois, Caramba. Le lecteur suit un peu la vie sans intérêt du gardien d'immeuble alcoolo qu'est Q... P..., ses interactions quasi normales avec sa famille -sauf qu'il n'y porte aucun intérêt-, et surtout ses fantasmes, sa traque puis la capture de son prochain Zombi.

C'est fade. Certes il y a deux ou trois moments de violences, plus ou moins dégueus (loin d'être pires que du Hannibal Lecter ou que la réalité de Jeffrey Dahmer). Mais il n'y a pas de roman, pas de péripéties, rien. C'est un choix délibéré, évidemment, qui permet quand même au lecteur d'éviter d'entrer en empathie avec le personnage.

Un tel choix de départ, en creux ne peut donc qu'être sauvé par le style du roman. Bingo, c'est une horreur sans nom.

Même si c'est un parti-pris de départ, que c'est logique pour l'introspection d'un taré, que c'est parfaitement maîtrisé dans son genre, et que le lecteur ne s'attend pas à lire du Oui-oui en commençant sa lecture, il n'en demeure pas moins que c'est une purge.

Un petit extrait?

"Il a été envisagé d'inscrire Q... P... au trimestre de cours d'été de l’IUT mais la période d'inscription est arrivée & passée. J'avais informé Papa & Maman & M... T... que j’avais réussi les deux cours & me plaisais à l'IUT mais n'étais pas encore décidé à continuer. & Papa énervé a dit & ton avenir fils ?... tu as plus de trente ans, tu ne vas tout de même pas rester gardien toute ta vie & le mot "gardien" dans sa bouche comme une merde. & j'ai dit. & Papa a dit. & maman a dit que l'automne était loin & qu'aucune décision n'avait à être prise immédiatement."

Voilà. C'est un passage "normal" du roman. C’est parfois un poil plus structuré, souvent c'est complètement plus foutraque (surtout pour se situer dans le temps), mais en général c'est écrit comme ça. Alors, certes, ça retranscrit un peu le peu d'intérêt de Q... P... envers les humains qui l'entourent, mais ça ne transmet que peu la folie théorique du personnage. 183 pages de ce style, franchement, seul ce faible nombre de pages ne m'a pas fait lâcher ce roman.

Résumons donc.

Une histoire creuse, et sans intérêt.

Un style maîtrisé mais imbuvable.

Ai je besoin d'aller plus loin?

Joyce Carol Oates a commis un roman ambitieux, difficile à faire, malheureusement difficile à lire.

J'ai pourtant du mal à écrire ici que ce roman est diaboliquement mauvais et raté. Il répond assez nettement au parti-pris de départ. C'est simplement que ce dernier n'est pas extrêmement intéressant. Je suis allé au bout, en espérant entrer un peu dans le "vif" du sujet, puisqu’une grosse partie du roman tourne autour de l’observation et de la capture d’un specimen de zombi.

 

J’espérais une péripétie policière quelconque, allez j’aurais même pris une description de l’interaction complète avec le futur zombi quitte à me farcir une description de sa lobotomie. Non, rien de ça, on suit un petit moment de la vie d’un tueur, ni sa genèse, ni sa chute.

Je dois pouvoir écrire une liste de courses plus divertissante.

Texte © Clément 2012.
Edition présentée : Zombi, Joyce Carol Oates, traduit de l'anglais par Claude Seban, Éditions Stock, Collection La Cosmopolite, 2011, 224 pages.