en mémoire de la foretQuelques années après la chute du communisme, la Pologne se reconstruit doucement. Dans un petit village, le cadavre d'un des habitants est retrouvé, le crâne fracassé. Son voisin, Leszek, va tenter d'éclaircir cette mort, tandis que d'étranges vols de pierres sont constatés dans certaines maisons...

Alors, soyons clairs dès le début, ne lisez surtout pas ce roman si vous cherchez le "thriller hors norme" cité par l'éditeur en quatrième de couverture... J'ai comme l'impression que Sonatine et moi n'avons pas tout à faire la même définition de ce qu'est un thriller, ou du moins que je n'en attends pas du tout la même chose ! Rappelez-vous, c'est déjà ce qui s'est passé avec Les visages de Jesse Kellerman, roman initialement publié chez Sonatine...

Ceci dit, maintenant que nous avons mis les choses au point, maintenant que vous saurez qu'il ne faut pas aborder ce roman comme un thriller, il m'apparait important de vous signaler que cet unique roman de Charles T. Powers mérite malgré tout le détour et la découverte. Si l'on ne peut parler de thriller pour le qualifier, on peut malgré tout parler de roman noir, d'un roman quand même très noir, dans lequel le meurtre va apparaître comme un prétexte pour partir à la découverte de la Pologne des années 1990.

Si ce roman m'a tout particulièrement parlé, c'est sans doute parce qu'il a fait écho en moi et réveille les souvenirs d'un voyage scolaire en Pologne réalisé au début des années 2000 (ou comment se prendre un coup de vieux dans la tronche...), soit une grosse dizaine d'années après la chute du communisme et l'arrivée au pouvoir de Lech Walesa. Ce roman nous parle d'un pays situé à quelques heures de route du nôtre, juste à côté de l'une des plus grosses puissance économique de l'Europe, mais d'un pays qui, à l'aube des années 1990, voyait encore ses paysans se déplacer en charettes, un pays marqué par près de cinquante années de dictature communiste, un pays à l'Histoire mouvementé, à l'unité toujours remise en question, un pays à l'Histoire sombre.

Et c'est cette Histoire que l'auteur vient interroger dans ce roman. En nous emmenant alternativement à la suite de Leszek, jeune paysan de Padowia qui cherche aussi sa place dans ce monde qui va évoluer si vite, et à la suite de différentes figures du village, qu'il s'agisse de ses deux prêtres, du maire, du responsable de la coopérative ou encore de celui de la distillerie, Charles T. Power dresse le portrait d'une population meurtrie, qui préfère oublier, d'une population qui tente d'oublier son passé qui la marque au fer rouge... Au fil des pages, il va remonter le fil de l'histoire, rappeler aux habitants qu'avant la seconde guerre mondiale, dix pour cent des Polonais étaient Juifs, mais qu'aujourd'hui, les quelques fils d'Abraham survivants se sont convertis au catholicisme ou sont partis vers la "Terre Promise" dans l'indifférence générale et va tenter de lever le voile sur les pratiques du régime communiste et leurs dérives.

Je disais plus haut que cette lecture a ravivé les souvenirs d'un voyage réalisé là-bas en 2001 (si ma mémoire est bonne...). Au cours de ce voyage, j'ai pu moi même constater le retard de ce pays en montant le premier jour de mon arrivée dans un bus sorti tout droit de Scout toujours !, dans lequel je me suis retrouvée assise à côte d'une vieille femme portant sur ses genoux un grand cabas avec sa petite production de légumes à vendre sur le marché, mais aussi le mal-être des jeunes polonais face à leur Histoire... Parler des camps disséminés dans leur pays, parler de la guerre, parler de l'ère communiste les mettait mal à l'aise... Faire la fête, s'habiller de paillettes et se farder le visage le soir, lorgner sur nos baskets américaines, autant de choses qui leur permettait d'avancer et de laisser derrière eux une histoire trop lourde à porter.

Bien plus qu'un thriller, En mémoire de la forêt est un roman à lire pour s'immerger dans l'Histoire contemporaine de la Pologne, pour découvrir un pays face à son Histoire, mais surtout pas pour suivre une enquête haletante et exclusive !

Texte © Miss Alfie 2012.
Édition lue : En mémoire de la forêt, Charles T. Powers, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, Éditions Sonatine, 2011, 476 pages.