Les âmes grises - Philippe Claudel
1915, dans un village du nord-est de la France, à quelques kilomètres du front, une petite fille est retrouvée morte au bord du canal, étranglée. Le narrateur va tenter de comprendre qui a pu la tuer bien des années plus tard.
Il y a des auteurs comme ça, vous savez en ouvrant leur livre ce que vous allez y trouver, plus ou moins, et vous savez que vous allez aimer. Philippe Claudel est de ceux là même si je suis loin d'avoir lu l'ensemble de ses écrits. Ceci dit, il n'a pas fallu attendre la création de ce blog pour que je découvre cet auteur, et si je n'ai parlé ici même que du Rapport de Brodeck (et encore, c'était au tout début !), magnifique roman qui rappelle l'importance du Souvenir, La petite fille de monsieur Linh, Le bruit des trousseaux ou encore Le monde sans les enfants sont autant de titres que je garde en mémoire.
Publié quatre ans avant Le Rapport de Brodeck, Les âmes grises contient déjà des thématiques et des façons d'écrire que l'on retrouvera par la suite. Ni roman, ni conte, Les âmes grises nous emmène dans un univers marqué par la guerre mais où la vie continue malgré tout, avec son lot d'horreurs et de malheurs quotidiens bien loin d'un conflit international qui semble peu concerner les habitant du coin, quasiment habitués au bruit des canons et aux colonnes de soldats qui traversent le village.
Je vous disais dans le pitch que l'histoire se passe dans le nord est de la France. Du moins, ce sont les suppositions que j'ai fait au fil de ma lecture, puisque le seul lieu cité est "V.", la ville du procureur, du juge, de tous les pontes qui parsèmeront le récit. On retrouve déjà là la volonté de Philippe Claudel de faire de ce récit quelque chose d'universel. Comme dans Le Rapport de Brodeck, où le fait marquant est appelé "l'Ereigniës", on ne parle ici de l'enquête qu'en la nommant "l'Affaire". Cet aspect anonyme se retrouve jusqu'aux personnages qui sont tout autant désignés par leur nom que par leur fonction ou même le surnom qui peut leur être attribué dans le village. Quant au narrateur, si l'on apprend au fil des pages le rôle qu'il a pu avoir dans cette "Affaire", à aucun moment nous ne connaîtrons son nom, puisqu'il aurait finalement pu être n'importe lequel d'entre nous, un homme ni bon, ni mauvais, peut-être un peu égoïste, mais comme tout être humain.
Ce récit que nous fait cet homme banal, ayant échappé au front de part sa fonction, est un récit difficile, qui le pousse dans ses retranchements, qui l'oblige à écrire des choses qu'il n'aura jamais dit, et cette difficulté qu'il peut ressentir s'exprime à travers une narration à détours. Nous parlant d'un fait, l'homme n'hésitera pas à dévier et à en profiter pour nous parler de telle ou telle figure du village, brossant par la même occasion le portrait d'un village français en temps de guerre, avec ceux qui sauront profiter de chaque moment, mais sans un seul jugement de sa part.
Encore une fois, Philippe Claudel a su percevoir la complexité de l'âme humaine et je terminerai en citant Joséphine, l'un des personnages de ce roman qui résume assez bien l'idée que je retiens de cette histoire : "Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est ni tout noir, ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil... T'es une âme grise, joliment grise, comme nous tous..."
Texte © Miss Alfie 2011, sauf citation.
Édition lue : Les âmes grises, Philippe Claudel, éditions Le Livre de Poche, collection Littérature & Documents, 2006, 279 pages.
Commentaires sur Les âmes grises - Philippe Claudel
- Je n'ai jamais lu de Philippe Claudel (Paul Claudel oui ! Mais ça c'est une histoire douloureuse...). Ta façon d'en parler me convainc qu'il s'agit là d'un grand auteur et que je ne devrais pas le laisser passer, mais le sujet m'a l'air un poil...glauque, ça me fait penser à l'atmosphère du film Le Ruban Blanc. Pas sûre d'avoir envie de ça en ce moment, mais je note quelque part dans ma tête...
- @ George : Je n'ai pas lu "Le projet", donc je ne peux pas te dire lequel choisir, mais je trouve que Claudel a une écriture pudique qui permet de rendre moins douloureux ce qu'il écrit.
@ D. : Tu peux commencer avec "La petite fille de monsieur Linh", assez court, moins difficile peut-être.
@ Alex-Mot-à-Mots : La force de Claudel est de savoir créer des ambiances...
@ Emmyne : Pour moi, c'est le meilleur, celui qui m'a le plus touché, il faut vraiment lire Brodeck !
@ Hélène : Et pourtant, je ne trouve pas tant que ça... Humain, simplement.
@ Craklou : Il est court en plus, se lit rapidement !
@ Evilysangel : J'ai découvert moi aussi cet auteur avec "La petite fille de monsieur Linh", assez bouleversant quand même !
@ Marie : Assez d'accord avec toi, il y en a de meilleur malgré tout.
@ Leiloona : Je peux comprendre, le style de Claudel est lent et tortueux, surtout dans cette histoire.
@ Framboise44 : C'est à l'image de l'histoire qu'il nous narre...
@ Maggie : C'est vrai que le style par lequel il raconte son histoire fait bien autant que l'intrigue elle-même.
@ Dreamland : Je crois que son objectif n'était pas tant l'enquête policière que la psychologie de la culpabilité qui sous-tend le tout. - J'ai lu ce livre pour un devoir en français et je dois dire que je suis pas trop rentrée dans l'histoire. Je trouvais ça trop long, les personnages me déplaisaient et je trouvais qu'il ne s'agissait pas du tout d'une histoire policière comme je le pensais. Mais j'ai changé d'avis à la fin du récit, fortement émue en particulier par le dernier chapitre. Je ne m'attendais pas à une telle révélation et à un tel égoïsme du personnage-narrateur pourtant c'est ce qu j'ai préféré dans ce roman.












