ADZoé Shepard est brillante et passe avec succès le concours pour intégrer la haute fonction publique. Elle prend alors le poste de chargée de mission pour la mairie d'une commune. Ce qu'elle va découvrir, tant sur les quantités de travail que sur ses collègues ne va pas la laisser indifférente.

"Ah tiens, ça ne me surprend pas que tu nous chroniques ce livre, Alfie, vu que ça parle de la fonction publique et que t'es quand même concern... et merde... j'avais pas vu que c'était ton mec qui l'avait lu. Bon, ça va, il progresse, il lit des choses intelligibles. Tant qu'il ne nous prépare pas une chonique sur du foot ou un comic barbare, moi, ça me va..."

Déconnez pas, je vous prépare un long et bel article sur les X-Men. Mais ce sera quand je me serai enquillé les Ultimate qui rôdent chez nous. En attendant, j'ai lu "ça". Là, au moment où je rédige cette chronique, j'ai que "ça" qui m'est venu pour caractériser ce… pfff… voilà, quoi. Bon, résumons la situation. Aurélie Boullet (va comprendre pourquoi elle a pris un pseudo !!) est haut-fonctionnaire pour le conseil régional d'Aquitaine (et hautement imbue d'elle-même mais on y viendra plus tard). Visiblement atterrée par le comportement de ses collègues et par l'absence de travail, elle écrit un bouquin pamphléto-rigolo (du moins qui se veut comme tel). La narratrice s'appelle Zoé Shepard et est tout l'inverse de ce qu'est Aurélie Boullet. C'est pas moi qui le dit, c'est l'auteure elle-même1. Les personnages ne sont en rien ceux qu'elle croise dans son travail mais les anecdotes qu'elle y raconte sont en revanche tout à fait vraies. Bref, de la pure fiction sur la base d'anecdotes réelles. La demoiselle a été suspendue plusieurs mois avant de reprendre son travail au conseil régional.

A partir de là, tant sur le point de vue technique que tactique, je crois que bon, on a pris les trois points2, le livre se lit selon deux axes possibles : celui de l'expérience vécue, plus ou moins romancée ou celui de la fiction pure. Dans les deux cas, rassurez-vous, c'est assez indigeste. Essayons toutefois d'argumenter cette opinion balancée, là, comme ça, comme un cheveu sur la soupe, que franchement, c'est pas très très gentil ce que tu dis là, monsieur.  

Zoé Shepard est brillante. Et elle le dit à longueur de pages. Du moins, étant donné qu'elle présente ses collègues comme des abrutis finis, il nous appartient de déduire assez logiquement qu'elle est brillante. Avec la brillance, la condescendance est l'autre caractéristique de l'auteure. J'ai oublié la culture. Mademoiselle commence ces chapitres par une petite citation du plus bel effet. Et puis, elle a l'air d'en connaître, des choses, en musique, en littérature, en cinéma, tout plein. Comment on dit dans ce cas ? "La culture, c'est comme la confiture, moins on en a, plus on l'étale", oui, c'est ça. Oui mais attention, Zoé Shepard n'est pas Aurélie Boullet, non non non ! Ce qui me chagrine, c'est que, dans l'interview que j'ai vue d'elle3, elle est tout aussi moyennement drôle et relativement condescendante. J'ai donc du mal à croire qu'elle n'a rien mis d'elle dans ce personnage parfaitement antipathique.

Ensuite qu'apprend-on dans ce brûlot mémorable (ou pas) ? La fonction publique est remplie d'incompétents notoires, d'idiots météophiles et de faignasses patentées. Oh oooh, quel scoop !!! Que je réfléchisse un instant... Ah mais c'est pareil dans le privé, dis donc. Pour tout vous dire, je rédige cette chronique sur mon temps de travail. Et je suis grassement rémunéré pour ça, c'est vous dire le scandale. Sans déconner, vous comme moi, dans le boulot, on a forcément un ou plusieurs collègues parmi celui qui se plaint d'être débordé alors qu'il n'a rien ou presque à faire, celui qui passe son temps au téléphone avec tata Suzette ou sa copine de gym, celui qui vous casse les couilles à longueur de temps avec la chaleur qui dure ou la pluie qui tombe ou le responsable qui se la pète un peu. Bref, ce bouquin met en scène une galerie de personnages stéréotypés. Accessoirement, le maire de la ville est limite un mafioso qui couche avec plein de femmes et qui met la méritocratie au niveau auquel Kadhafi et Kim Jong-Il rangent la démocratie. Je veux bien croire que c'est effectivement partiellement comme ça que ça se passe dans la vraie vie. Mais, encore une fois, ça ne relève pas du scoop et le portrait est tellement peu flatteur et stéréotypé que c'en est navrant. Au final, dans son environnement, il n'y a qu'un seul personnage positif, c'est l'assistante du maire. Et c'est d'ailleurs la seule qui bosse vraiment, pour ne pas dire qui tient la commune à bout de bras.

Deux questions essentielles se posent alors. S'il s'agit de fiction, pourquoi a-t-elle été suspendue pour manquement au devoir de réserve puisque, jamais elle ne décrit ce qui se passe au conseil régional ? D'autre part, si son boulot est des plus nuls et ses collègues des plus cons, pourquoi y est-elle retournée après sa suspension ? A la première question, la réponse est simple. Il fallait prendre une sanction pour la forme, pour bien montrer qu'on ne fait pas n'importe quoi quand on est fonctionnaire, qui plus est haut-fonctionnaire. C'est une sanction pour l'image. C'est une décision débile mais bon, soit. A la seconde question, la réponse est plus complexe. En effet, la demoiselle est toujours au conseil régional mais "dans un autre service où [elle a] tout à apprendre"4. Derrière cette réponse pompeuse se cache sans doute la fonctionnaire qui s'est finalement habituée à une situation plutôt tranquille et qui s'en contente parfaitement. Le parfait contrepied de son ouvrage.

Parlons un peu de la forme. Rappelons que j'ai quand même utilisé le qualificatif d'indigeste au début de cette chronique qui, j'en conviens parfaitement, n'en finit pas. Indigeste, OK, mais bon, quand même, ça se lit vite. Faudrait pas non plus passer du temps là-dessus. C'est chapitré par mois, sous-chapitré par date et sous-sous-chapitré par heure de la journée. Comme un journal intime, tout à fait. C'est pratique, ça permet de lire un ou deux paragraphes quand on est dans le bus ou, mieux, aux toilettes. Après, ça reste quand même sacrément lourdingue. Le mix entre "je suis intelligente, tu es con", les blagues qu'elle essaie de faire, le vague humour de répétition et les surnoms idiots qu'elle donne à ses collègue ne prend pas.

Bref, Absolument dé-bor-dée est un ouvrage absolument i-nu-tile. Vraisemblablement destiné à attirer par l'humour l'attention sur ce qui se passe dans une grande administration territoriale, il ne débite que de plates anecdotes plus ou moins drôles (voire plus ou moins crédibles) dans un style lourdaud et le quidam de base généralisera ce fonctionnement à l'ensemble de la fonction publique (allez dire aux infirmièr(e)s qu'ils (elles) en foutent pas une…). De plus, le paradoxe dans lequel se met l'auteure lui fait perdre une partie de crédibilité. Le buzz fait autour de ce livre est donc relativement incompréhensible pour peu que l'on se plonge vraiment dans le livre pour en chercher les tenants et les aboutissants.

1 : Interview dans l'émission de Laurent Ruquier
2 : Vous avez jamais écouté une interview d'un footballeur après un match, vous...
3 : Dito note 1
4 : Je vous jure que je l'ai lu mais c'était hier et j'ai la flemme de rechercher la source.

Texte © Guigzz 2011
Edition lue : Absolument dé-bor-dée, Zoé SHEPARD, éditions Points, 2011, 306 pages de trop.