utuPaul Osborne a quitté la police d'Auckland depuis dix mois lorsqu'un flic vient le récupérer en Australie où il s'est installé : son ancien chef, Jack Fitzgerald, s'est suicidé quelques jours après avoir mis la main sur un tueur en série. On lui demande de venir éclaircir la fin de l'enquête en tant que spécialiste de la culture maorie... Osborne accepte de reprendre du service, il ne croit pas au suicide de son ami.

La première fois que j'ai vu le nom de cet auteur, Caryl Férey, j'étais persuadée que le monsieur devait être étranger. Un nom comme ça ? Pas de chez nous ! Quelle ne fut donc pas ma surprise quand je découvris que le monsieur, loin d'être étranger, avait grandi dans ma région d'origine et publié ses premiers romans dans ma ville natale ! Autant dire que monsieur Férey venait de gagner des points dans mon estime, avant même d'avoir lu une seule ligne de lui ! Mais s'il a passé de nombreuses années en Bretagne, Caryl Férey a surtout entamé l'âge adulte avec un grand tour du monde dont il a rapporté des connaissances en matière de cultures étrangères qui lui offrent aujourd'hui une matière première plus qu'intéressante pour des polars français bien loin des cadres habituels.

Avec Utu, Caryl Férey nous entraîne de l'autre côté du globe, dans un pays généralement connu pour son équipe de rugby à XV toute de noir vêtue, pour ses moutons qui finissent dans nos assiettes et pour ses paysages immortalisés par Peter Jackson dans l'adaptation de la trilogie de Tolkien, Le Seigneur des Anneaux. Autant dire que le dépaysement est assuré dès les premières pages, et ce bouquin m'a permis de découvrir un pays partagé entre ses racines maories et les anglo-saxons et leurs coutumes importées au milieu du Pacifique, qui se confrontent aux traditions. Les maoris semblent sous-considérés, ou du moins l'ont été pendant longtemps, et on sent pourtant à travers ce roman l'importance à la fois de la culture maorie et de la nécessité d'intégrer aujourd'hui cette population marquée par un fort taux de pauvreté et de délinquance. Les maoris me font penser aux Indiens d'Amériques, aux aborigènes d'Australie ou aux noirs d'Afrique du Sud : des populations chargées d'une culture, de traditions, qui ont été, si ce n'est traquées et tuées, au moins spoliées et dégradées lors de la colonisation de ces territoires par les européens. L'important travail de documentation de Caryl Férey, ainsi que sa propre expérience de vie en Nouvelle-Zélande, offrent à ce roman policier une dimension culturelle particulièrement intéressante.

Côté intrigue, j'avoue que par moment, j'ai eu quelques doutes quant à la crédibilité de l'histoire... Osborne est réintégré à la police d'Auxkland pour prendre la suite de l'enquête de Fitzgerald. Par là dessus, on l'appelle pour un cambriolage. Il découvre également un corps de femme sur une plage, et tout ça serait finalement lié...? Bon, c'est bien écrit, c'est rythmé, violent, noir, alors on va fermer les yeux sur toutes ces coïncidences qui me semble peu réalistes parce que Caryl Férey nous embarque dans un univers où les personnages ne connaissent pas la demi-mesure, où le trash et la violence croissent au fil des pages (âmes sensibles, s'abstenir !), et où le personnage principal, Paul Osborne, est loin de l'image du gendre idéal : violent, il est animé par ses pulsions, utilise des méthodes parfois douteuses pour réunir des indices, et carbure à coup d'alcools et de drogues divers et variés !

Couronné du prix Polar SNCF, du prix Sang d'encre et du prix Polar Michel Lebrun, Utu nous propulse dans un univers partagé entre modernité et tradition, un thriller culturel passionnant qui plaira aux amateurs de noir, de très noir.

Une petite immersion au coeur des pages ?

"Fendant l'air de leur massue, les hommes débordèrent les femmes sur leurs ailes. Langue protubérante, pupilles dilatées, ils frappèrent leurs cuisses et le sol, ils le frappèrent encore, jusqu'à le faire trembler : leur langue se contorsionnait, leurs yeux semblaient vouloir jaillir de leurs orbites, et les cris rauques expulsés de leur poitrine allaient de perdre dans le bush. Frissonnant de rage, poings levés vers le ciel qui n'y pouvait rien, les Maoris brandissaient leur colère comme si les nuages pouvaient reculer sou l'impact, ils jetaient leur violence à la face d'un monde révolu, et leur impuissance comme un dernier défi. Les massues fusèrent dans l'air étouffant, ils continuèrent de massacrer le sol de leurs pieds nus et leurs pupilles roulaient dans la transe, à s'en déchirer le blanc des yeux." (p. 98)

A lire aussi :
Parce que c'est sans doute Caryl Ferey lui même qui parle le mieux de son bouquin : "Sorte de suite de Haka. On apprend beaucoup plus de choses sur les Maoris – à force d’y retourner, j’ai pu assister à de vrais Haka… Le « pétillant » Paul Osborne reprend l’enquête de Fitzgerald, et découvre la face cachée de l’iceberg. Pas un vertige, une chute. Le livre le plus proche – malheureusement – de moi. J’écoutais Noir Désir, Dies Area, puis Des Visages des figures, jusqu’à écoeurer mon entourage. Trois prix pour Utu (et sortie du RMI)."

Texte © Miss Alfie 2011, sauf citations.
Edition lue : Utu, Caryl Férey, éditions Gallimard, collection Folio policier, 2008, 467 pages.