enfant_44_10Leo est agent du MGB, l'ancêtre du KGB, en 1953. Quelques jours avant la mort de Staline, un enfant est retrouvé mort sur la voie ferrée dans Moscou. Alors que la famille est convaincue qu'il s'agit d'un meurtre, Leo est chargé de leur faire entendre raison : il ne peut y avoir de délinquance dans la nouvelle société, ce n'est donc pas un meurtre mais un accident. Quelques jours plus tard, Leo est convoqué par ses supérieurs : ils soupçonnent sa femme d'espionnage. Charge à Leo de trouver des preuves. Refusant de livrer sa femme, Leo est muté dans les montagnes de l'Oural. Il y découvre un autre enfant mort, dans des circonstances similaires à celui de Moscou...

Il est très difficile de faire un pitch cohérent de ce bouquin sans trop vous en dire car le début d'Enfant 44 est relativement lent et mêle plusieurs histoires qui ont d'ailleurs toutes un lien entre elles. Mais en même temps, si je ne vous dis pas que c'est lors de l'arrivée de Leo et de sa femme dans l'Oural qu'il découvre un deuxième cadavre, je vous fausserai l'intrigue puisque c'est bien à partir de cette deuxième découverte que l'histoire prend réellement forme ! Bon, certes, elle arrive presque à la moitié du bouquin, mais étrangement, je n'ai pas trouvé la première partie longue ou ennuyeuse, au contraire...

Cette première partie nous montre un couple qui vit à Moscou en 1954, en pleine terreur stalinienne sous laquelle la suspicion, la crainte et l'angoisse sont quotidiens. Tom Rob Smith nous décrit un univers oppressant, où le manque est quotidien, où la crainte de l'autre s'est immiscée au plus profond des esprits, comme le témoignent ces petites phrases qui reviennent dans l'esprit de Léo au fur et à mesure de son récit, ces petits mantras distillés adroitement par le Parti et auxquels les citoyens russes finissent par adhérer, un univers dans lequel le destin de chaque être humain est suspendu à un mot, un regard, un geste.

Si l'enquête parait intéressante, c'est surtout qu'elle s'inscrit dans un contexte où la délinquance ne peut exister, où le crime n'existe pas. Dans ce monde, Léo est un agent de la police d'Etat, qui se doit d'être convaincu du bien-fondé du régime, pour qui le doute est interdit, qui doit être persuadé que pour accéder à la société communiste, il faut traquer sans relâche, torturer, faire des exemples, et que personne n'est complètement innocent. La découverte du deuxième cadavre sera pour lui un choc, de même que son exil, mais il ne reniera pour autant pas les valeurs du Parti et l'adhésion aux principes du MGB...

Pour son premier thriller, on peut saluer le travail de recherche de Tom Rob Smith qui a sous-tendu l'écriture d'Enfant 44 qui nous entraine dans un univers dictatorial, où la torture, la violence et l'angoisse sont monnaie courante.

Une petite immersion au coeur des pages ?

"Si on ne les faisait pas taire, ces rumeurs de meurtre proliféreraient comme du chiendent au sein de la communauté, déstabiliseraient ses membres, les inciteraient à douterd'un des principes fondamentaux sur lesquels reposait leur nouvelle société : La délinquance n'existe plus." (p. 37)
"Une ligne invisible séparait la Loubianka de ses abords immédiats. Les passants évitaient soigneusement ce périmètre imaginaire, comme s'ils redoutaient d'y être happés contre leur gré. Le franchir signifiait que l'on était un membre du personnel ou un condamné. Aucune chance d'être reconnu innocent entre ces murs. La Loubianka fabriquait des coupables à la chaîne. Peut-être n'avaitelle pas été construite dans l'idée d'inspirer la peur, mais la peur avait malgré tout pris possession des lieux, elle avait élu domicile dans cet ancien siège de compagnie d'assurances." (p. 90)
"Combien de fois Leo avait-il défoncé une porte à coups de botte ? Combien de fois avait-il vu un couple marié tiré du lit en pyjama, ébloui par une torche électrique ? Combien de fois avait-il entendu le rire narquois d'un officier à la vue des parties génitales d'un suspect ? Combien de personnes avait-il sorties de leur lit ? Combien d'appartements avait-il mis sans dessus dessous ? Et combien d'enfants avait-il retenu pendant qu'on emmenait leurs parents ? Ils ne s'en souvenait plus. Il avait tout oublié : les nomes, les visages. Sa mauvaise mémoire l'arrangeait bien. L'avait-il entretenue ? Avait-il pris des amphétamines non pas pour être capable de travailler plus longtemps, mais pour effacer tout souvenir de ce travail ?" (p.156)
"Depuis plusieurs décennies, les gens n'agissaient plus selon leur conception du bien et du mal, mais en fonction de ce qui pouvait plaire ou non à Staline. Leur vie ou leur mort dépendant de ses annotations sur une liste : un trait devant leur nom les sauvait, l'absence de trait les condamnait. Voilà à quoi se résumait le système judiciaire." (p. 191)

A lire aussi :
C'est un véritable coup de coeur pour Zarline : "L'enquête est très bien construite et les personnages sont attachants, remplis de doutes, de peur ou de haine." C'est d'ailleurs en partie "à cause" de son article que j'avais embarqué ce titre lorsque j'étais tombée dessus en librairie !
Et d'autres avis chez Bob !

Texte © Miss Alfie 2011, sauf citations.
Edition lue : Enfant 44, Tom Rob Smith, traduit de l'anglais par France Camus-Pichon, éditions Pocket, collection Policier / Thriller, 2010, 522 pages.