bonbon_palaceAu numéro 8 de la rue Jurnal à Istanbul, se dresse un étrange immeuble, sans style et aux multiples architectures, construit il y a bien longtemps par un immigré russe pour redonner vie à son épouse dépressive. Depuis longtemps, l'homme et la femme sont morts, et des locataires plus atypiques les uns que les autres ont remplacé le couple amoureux, se croisant et cohabitant avec cafards et poubelles.

Après avoir découvert l'an dernier Elif Shafak avec La bâtarde d'Istanbul, j'ai rapidement acheté Bonbon Palace, histoire de continuer sur ma lancée et de repartir dans la magie orientale d'Istanbul, ville à cheval entre l'Europe et l'Asie, faite de multiples cultures, et personnage à part entière de Bonbon Palace. Pourtant, au fil de la lecture de ce pavé de près de 600 pages, il m'est apparu de façon évidente que le coup de coeur que j'avais ressenti avec le premier titre ne serait pas au rendez-vous sur ce second titre traduit en français.

Disons que même si j'ai été quelque peu décontenancée par le début du roman, je suis malgré tout assez rapidement rentrée dans cette histoire plus proche du conte initiatique que du roman choral bondé de rebondissements. Mais, petit à petit, j'ai eu la sensation de basculer dans un récit bourré de digressions philosophiques, de réflexions, de retour dans le passé des personnages, dans leurs pensées.  Je l'avoue clairement : ces passages ont ralenti considérablement ma lecture, m'ont semblé rébarbatifs et m'ont plus que moyennement intéressés... Mais en même temps, je ne pouvais me résoudre à abandonner ce roman, m'étant déjà attachée à certains personnages, d'autant que dès qu'Elif Shafak recommençait à me raconter ce que font concrètement les habitants de l'immeuble, l'histoire reprenait de l'intérêt et gagnait en humour (surtout les passages relatifs aux jumeaux coiffeurs Djemal et Djelal ! A croire que les salons de coiffure sont les mêmes, quelque soit l'endroit du monde où l'on se trouve !!!).

L'autre aspect délicat du roman est la multiplicité des personnages qui ont parfois provoqué de la confusion dans mon esprit, notamment lorsqu'il s'agissait de personnages que l'on retrouvait peu dans la narration, comme les habitants de l'appartement numéro 4, ou ceux du numéro 6... En revanche, je l'évoquais plus haut, s'il est un personnage récurrent au fil des pages de Bonbon Palace, c'est bien la ville d'Istanbul, une ville qui apparaît pleine de son Histoire et de ses légendes, qui semble également s'être développée trop vite, et être aujourd'hui encombrée de bruits et d'odeurs plus désagréables qu'autre chose... Contrairement à La bâtarde d'Istanbul où j'avais ressenti les odeurs et les saveurs des plats dont nous parlait Elif Shafak, j'ai eu l'impression à la lecture de Bonbon Palace de passer mon temps à plisser le nez devant les odeurs des détritus déposés devant l'immeuble !

Au delà de ces bémols, il est un talent que l'on ne peut renier à Elif Shafak, celui de conteuse, celui de savoir manier les mots qui roulent sous la langue comme le bonbon qui donne son nom à l'immeuble. Elle joue avec, les marie, les répète, les énumère pour en faire par moment une musique poétique. Ce sont ces mots, cette musicalité qui m'ont aidé à terminer cette lecture, que je rapprocherai d'ailleurs grandement de Chicago d'Alaa El Aswany, qui m'avait également laissé un sentiment mitigé.

Une petite immersion au milieu des pages ?

"Elle étant médiocre et hésitant, indolente et empotée. C'était comme si, à force de voir sa soeur faire la navette entre les deux pôles, soit intelligente et pleine d'attraits, soit délirante et navrante, elle avait sombré dans une confusion telle qu'elle avait décidé de s'arrêter quelque part entre les deux, sur un seuil de sécurité intermédiaire. Tandis que son grand frère voulait "être quelque chose", que sa grande soeur voulait "être tout", des années durant, elle ne désira qu'une chose : "ne pas être"." (p. 154-155)
"Quelle chose étrange que la taille à laquelle s'était réduite une vieille personne à force de se tasser et celle atteinte par un enfant à force de grandir soient équivalentes. On aurait dit deux ascenseurs qui se retrouvent un instant au même niveau alors que l'un va vers le bas et l'autre vers le haut. Mais pour un instant seulement, car une seconde, une heure, un mois plus tard, l'une aurait continué à grandir et l'autre à diminuer ; une seul soubresaut de temps, et elles s'éloigneraient définitivement l'une de l'autre." (p. 164)
"Le sol était jonché de stylos billes vides. Ampoules grillées, piles usagées, tulles déchirés, ballons crevés, médicaments périmés, vêtements usés, boutons dépareillés, papiers adhésifs ne collant plus, cartouches vides, briquets sans gaz, lunettes aux verres brisés, couvercles de bocaux de toutes tailles, pièces de monnaie n'ayant plus cours, tissus en lambeaux, bibelots ébréchés, photos jaunies, tableaux sans cadres, pompons arrachés, perruques désagrégées, clefs ayant perdu leur porte-clefs, porte-clefs ayant perdu leurs clés, tasses à l'anse brisées, biberons sans tétine, abat-jour disloqués, livres déglingués, boites de toutes dimensions (en carton, en plastique, en bois, en nacre), bouteilles de lait vides, bâtonnets de pommes d'amour, bâtonnets de crème glacée, plats, poupées sans bras ou sans tête, parapluies aux baleines désarticulées, passoires noircies, sonnettes ayant elle-mêmes oubliées à quelle porte elles sonnaient, collants filés aux mailles retenues par une touche de vernis à ongles, papiers d'emballage, poignées de porte, ustensiles ménagers, cahiers noircis, revues jaunies, flacons de parfum vides, chaussures orphelines, télécommandes, métaux rouillés, bonbons rancis, bagues sans pierre, suspensions en macramé, semelles élastiques, cages à oiseaux, claviers aux lettres muettes, thé moisi dans des boites métalliques blanches, paquets de tabac, bracelets bigarrés, barrettes à cheveux toutes plus jolies les unes que les autres, optiques de jumelles..." (p. 496-497)

Petit_bac
Roman lu pour le Challenge Petit Bac organisé par Enna, catégorie "Objet"

Texte © Miss Alfie 2011, sauf citations.
Edition lue : Bonbon Palace, Elif Shafak, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, éditions 10/18, collection Domaine étranger, 2009, 570 pages.