loupAprès plusieurs semaines, limites plusieurs mois, sans avoir participé à une consigne d'écriture des Impromptus littéraires, la conjugaison d'une rencontre marquante et de la consigne suivante fut féconde : "Vous vous êtes si bien concentrés toute la semaine dernière qu'un tel effort vous a donné grand faim... et voilà que vous faites une surprenante découverte : "Il y a un loup dans ma cuisine". Racontez-nous cette expérience, en insérant cette phrase soit en ouverture soit en conclusion de votre texte."

Au début, je n'y croyais vraiment pas. Franchement, qui aurait pu penser cela ? Et de lui en plus ? Non, c'était impossible ! Aussi doux qu'un agneau, disaient-il tous. Aussi pacifique qu'une colombe.

Enfin, pacifique, pacifique, jusqu'à un certain point ! Parce que tous autant que nous étions, il nous était plus facile d'oublier qu'il avait dévoilé des talents cachés pour obtenir la garde des enfants de son premier mariage que de voir ses ruses en face... Mais que vouliez-vous que je dise ? J'étais aveuglée par l'amour ! Aveuglée par les multiples promesses, cadeaux et surprises dont il m'envahissait. Étourdie par ce tourbillon de belles paroles dans lequel il m'entrainait chaque fois que je le voyais. Mais derrière la colombe et l'agneau, se cachaient un renard et un singe...

La ruse et la malignité étaient sa deuxième nature, j'ai vite fait de m'en rendre compte lorsque, son divorce prononcé et ses enfants avec nous, il montait tranquillement le frère et la sœur contre moi, m'ôtant dès lors toute autorité sur eux, me discréditant parfaitement à leurs yeux, tout cela pour conserver l'aura qu'il avait auprès d'eux... Lui, le père merveilleux, qui leur avait évité une vie terne dans un appartement miteux loué à un vieux couple dans un quartier sensible, et le tout avec leur mère, intermittente du spectacle qu'il fut facile de faire passer pour une alcoolique droguée avec quelques contacts bien placés dans le milieu.

Mais avec ses rêves de grandeur et de puissance, il oubliait trop souvent que lui aussi louait son logement. Certes, ce n'était pas un studio en banlieue. Certes, c'était une belle maison avec un jardin dans un quartier résidentiel où les enfants pouvaient jouer dans la rue le mercredi après-midi. Certes, une femme de ménage venait une fois par semaine récurer la baignoire et essuyer les reproductions d'œuvres d'art. Mais tout cela avait un prix. Un prix qu'il préférait faire payer à sa banque, à ses amis, ou même à moi. Toujours la bonne excuse pour ne pas sortir la carte au restaurant, ou pour éviter de faire un chèque qui aurait de toute manière été refusé à l'encaissement...

Non, franchement, au début, je n'y croyais vraiment pas. Tous ces indices dont il maculait ma vie, je préférais les oublier, je fermais les yeux sur ces remarques, sur ces demandes, sur ces mots parfois blessants. Je l'aimais alors encore.

Mais ce soir, je le sais. Tout cela est terminé. Totalement terminé. Je ne peux plus supporter ces pointes envoyées pour toucher sa victime. Je ne peux plus voir ce regard vorace et violent. Je le vois, je le sens, je le sais, il va me sauter dessus. Je n'aurai pas du poser mes valises au milieu de l'entrée et l'attendre pour lui dire au revoir. Il m'a entrainé dans la salle, puis dans la cuisine. Je suis allongée sur le carrelage, je vois encore son regard assoiffé de colère. Je suis sa chose, sa proie, je ne peux plus lui échapper.

L'agneau est devenu renard, puis loup. Un loup. C'est ça. Il y a un loup dans ma cuisine...

Texte © Miss Alfie 2011.