RadioPetit scribouillage grâce aux Impromptus littéraires avec la consigne suivante pour cette semaine : "Un jour, il vous heurta dans la rue. Il a des yeux bleus à en chavirer plus d’une… un sourire… et au lieu de s’excuser vous dit : "Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge". Racontez la suite..." Quelques libertés par rapport à la consigne de base, mais j'ai mis du temps avant de savoir qu'écrire sur ce thème... Sans doute, comme me l'a fait remarqué Iceman, le fruit de quelques lectures récentes !...

La soirée est à peine entamée, mais la pièce est déjà sombre. La petite fenêtre dans le toit ne laisse passer le soleil que très tôt le matin, et à cette heure de la journée, le point d'eau caché dans la soupente est déjà dans l'ombre depuis plusieurs heures. Aujourd'hui, le ciel a été bas toute la journée et chacun a redouté l'orage qui menaçait et alourdissait le temps. L'été touche à sa fin et tandis que l'automne se profile déjà au loin, tous profitent des soirées où l'on peut encore lire. Les bougies commencent à se faire rares par endroit, et la fée électricité semble envolée au pays imaginaire depuis bien des mois. Les bombardements ont détruit une bonne partie du réseau, quand ces coupures ne sont pas le fait des Allemands, ou des résistants... Depuis mon appartement parisien, je parviens encore à capter la radio et croise les doigts. J'ai encore un toit sur la tête et je ne m'arrange pas trop mal pour trouver de quoi me nourrir de manière relativement correcte.

Il est indispensable que j'écoute l'émission ce soir, cela fait plusieurs jours que j'attends inlassablement le message. La semaine dernière, un homme m'a heurté dans la rue tandis que je rentrais chez moi. Mes affaires sont tombées par terre et pendant qu'il m'aidait à les ramasser, il m'a glissé quelques mots et m'a incité à écouter avec une grande attention l'émission quotidienne.

Lorsque je l'allume, le poste grésille puis se son s'éclaircit, tandis que les premières paroles françaises prononcées depuis Londres résonnent dans ma pièce. Ce soir, le général ne s'exprimera pas, j'ai appris qu'il était cloué au lit par une mauvaise grippe. On dit aussi dans les milieux autorisés que l'émission sera bientôt arrêtée, et qu'il s'agit d'une question de jours, à peine de semaines, avant que le pays retrouve son indépendance.

Perdue dans mes pensées, je reviens à l'émission juste pour entendre ma phrase. « Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge. Je répète : Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge. » Le signal. Je le connais et n'hésite pas une seconde. Toute l'opération a été soigneusement préparée. J'attrape sous mon lit un étui à violon, l'ouvre, vérifie l'arme à l'intérieur, le referme soigneusement, pose sur ma tête un petit chapeau et enfile mon manteau. Un coup d'œil dans le miroir au dessus de l'évier, je frotte quelques poussières qui se sont accrochées à ma jupe rouge, et la professeur de musique que je suis quitte son logement. Ce soir, je donne mon dernier cour particulier...

Texte © Miss Alfie 2010.