batardeDans la famille Kazanci, les hommes sont aussi rares que les femmes extravagantes. De Petite Ma, l'arrière-grand-mère, à Asya, la "bâtarde" de Zelilah, les caractères sont fermes, trempés, stambouliotes, mais surtout turques. Quant au seul homme encore en vie, il s'est exilé dans l'Arizona. Chez les Tchakmakchian, le refrain est différent même si la notion de famille est au moins aussi importante. Sauf que dans cette famille, on est Arménien avant d'être Turque et l'on s'offusque du remariage avec un Turque de la belle-fille divorcée. Le destin de ces deux familles s'avérera, au fil des pages, bien plus lié qu'il n'y parait et le voyage d'Armanoush Tchakmakchian au pays de ses ancêtres sera l'occasion de lever bien des voiles sur les ombres qui planent sur l'histoire familiale.

Un an que ce livre attend dans mon salon d'être lu. Quatre jours pour le lire, ou plutôt le dévorer. Avec ce premier roman traduit en français d'Elif Shakaf, j'ai découvert un monde de senteurs, de couleurs, de saveurs qui m'est inconnu dans la vraie vie de moi que je vis, mais que j'adorerai découvrir un jour... Les souks, les marchés aux épices, les cérémonies du thé, autant de "clichés" que l'on retrouve dans La bâtarde d'Istanbul et qui en font un livre d'évasion et de voyage... Ah, ça oui ! Quand on le referme, on ne doute pas que les livres sont des billets de train, d'avion, de bateaux permanents et qu'ils nous transportent aux quatre coins du monde...

Mais bon, ceci est une autre discussion... Si on revenait à nos moutons et à notre bouquin... Et bien si on le fait, je ne pourrai que vous conseiller de suivre les traces d'Asya et d'Armanoush dans la recherche ou la fuite de leur passé. Au delà de l'aspect romanesque qui ressort de ce livre, c'est une histoire de passé, de secrets de famille, de tragédies cachées, de deuils que l'on découvre au milieu de chapitres aux noms plus qu'alléchants... C'est une histoire qui parle aussi du génocide arménien et de la difficulté des deux communautés à se comprendre : si les arméniens sont porteurs de leur passé et en sont toujours victimes, les turques apparaissent comme détachés et sans passé, sans remords pour ce que leurs anciens ont pu faire. A noter d'ailleurs que pour ce bouquin, Elif Shafak a été poursuivi par le gouvernement turque pour "Humiliation de l'identité turque, de la République, des institutions ou organes d'État", mais le procès s'est conclu par un non-lieu...

En dehors de l'Histoire avec un grand H et des histoires de famille, avec un petit h, l'autre personnage secondaire de ce roman est la cuisine, la nourriture. On la trouve à toutes les pages, à tous les coins de paragraphes, à tous les titres de chapitres. Les aliments, leur préparation, leur partage, tout est symbole... Que ce soit Rose, l'américaine, qui se venge de la cuisine arménienne en nourrissant sa fille à coups de hamburgers, Armanoush qui étouffe dans la famille arménienne de son père qui semble vouloir la nourrir plus que de raison, ou les repas des femmes Kazanci... Qu'on se le dise : il ne faut absolument pas lire ce livre en période de jeûne ou de régime ! Déjà, moi qui ait dit adieu aux régimes, j'avais le ventre qui gargouillait de désir en lisant les descriptions des mezzes servis aux différents repas qui rythme ce livre ! Car oui, la nourriture a une visée narrative. C'est lorsque l'on prépare les repas, qu'on les partage, que se passent les événements centraux de cette histoire... Ce qui revient à ce que je dit toujours : la cuisine, c'est un endroit vital dans une maison, et préparer un bon repas sera tout aussi important que de le partager...

Bref, entre secrets de famille et cuisine à gogo, j'en oublierai presque le versant un peu ésotérique qui m'a moins plus dans cette histoire... Oui, désolée, mais la tante voyante, j'ai du mal... Sans doute parce que j'ai du mal à y croire dans la vraie vie à moi que j'ai, et que je ne me fie jamais qu'à ce que je vois ! Mais ceci restera un détail tant que je me suis laissée portée par l'histoire de ces deux familles...

A lire aussi :
Manu a "ressenti un pur bonheur pendant cette lecture" ;
Pour Amanda, "ce roman est excellent", et en gras, le "excellent" ! ;
Sandrine (SD49) a "l'impression d'avoir voyagé à Istanbul" ;
D'autres avis sur BOB.

Texte © Miss Alfie 2010.
Image La bâtarde d'Istanbul, Elif Shafak, Éditions 10/18 (2008).