Miss Alfie, croqueuse de livres

Un livre, une histoire, une critique pour une bibliophage avertie !

16 décembre 2007

La jeune fille à la perle

La_jeune_fille_a_la_perleEn 1664, à Delf aux Pays-Bas, Griet est engagée par le peintre Vermeer et son épouse en tant que servante. Protestante, Griet va se retrouver plongée dans une famille catholique, dans une ville aux multiples canaux, et surtout au coeur de toutes les suspicions...

A partir d'une oeuvre conservant tout son mystère, Tracy Chevalier tire un roman documenté, emprunt de réalisme et de poésie, se plaisant à imaginer qui peut bien être cette jeune fille représentée sur le célèbre tableau du peintre flamand. Même si l'histoire de Griet n'est peut-être que pure imagination, un certain nombre de faits relatés dans ce roman sont véridiques, comme lorsque Vermeer demande à sa jeune servante, seule privilégiée à pouvoir pénétrer dans son atelier, de déplacer une chaise servant de décor à l'une de ses toiles. En effet, après étude scientifique, il est apparu que la chaise présente sur cette toile était auparavant à un autre emplacement...

Me promenant dans les allées de la médiathèque lors de ma première découverte des lieux, j'ai feuilleté un document réalisé sur place et présentant quelques suggestions de lecture. Découvrant cet ouvrage, je l'ai vainement cherché dans les rayonnages, un peu déçue d'être si longtemps passée à côté d'un tel roman dans les librairies en m'interrogeant... Valait-il le coup ? Et puis j'avais abandonné l'idée de m'y plonger... Les Pays-Bas au 17e siècle, pas trop mon truc...

Et puis finalement, en sortant, je l'ai vu qui m'attendait sur une table à l'entrée. Je l'ai rajouté à ma liste de livres empruntés et l'ai entamé un samedi après-midi, attendant un appel, confortablement blottie dans mon fauteuil. Et je n'ai pu m'en extraire qu'une fois la dernière ligne dégustée, une fois la dernière page refermée, une fois le fin mot de l'histoire découvert. Et je ne le regrette pas..

J'ai voyagé dans le temps, j'ai voyagé dans l'espace, j'ai redécouvert une ville où je suis passée il y a quelques années, ses faïences bleues, ses canaux, sa place centrale... J'ai dégusté chacune des descriptions de costumes, de décors, de couleurs, de tableaux.
Relaté à la première personne, le récit est simple mais délicieux, et je ne peux qu'approuver ce "Coup de coeur" de ma médiathèque qui m'a entraîné dans un autre monde tandis que je traversait d'un bout à l'autre ma grande ville moderne, confortablement calée sur le siège du bus...

Texte © Miss Alfie 2007
Image La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier, Editions de la Table Ronde (2000) pour l'édition brochée et Folio pour l'édition poche (2002).

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44, Scotland Street

44_Scotland_StreetIl y a quelques semaines, je vous avais parlé de Ralph's Party. Cette fois-ci, je reviens avec un autre roman "d'immeuble", une autre chronique de la vie ordinaire, mais cette fois à Edimbourg. Dans 44 Scotland Street, roman publié à l'origine en feuilleton quotidien dans The Scotsman, un journal écossais, Alexander McCall Smith retrace la vie des habitants d'un immeuble dont les destins se croisent autour de la cage d'escalier.

Il y a tout d'abord Pat, jeune Edimbourgeoise d'une vingtaine d'année, en deuxième année sabbatique, qui semble un peu paumée au début du roman. Pat va emménager en collocation avec Bruce dans un appartement que ce dernier partage avec deux autres personnes qui sont juste mentionnées mais que l'on ne verra pas au cours de l'histoire.
Professionnellement, Pat se cherche et semble se trouver dans une galerie où elle effectue quelques menues tâches sous la houlette de Matthew, jeune fils à papa peu sûr de lui dont la dernière envie a été d'ouvrir une galerie d'art pour faire plaisir à son père.
Bruce, quant à lui, quand il ne drague pas les jeunes femmes du coin, travaille en tant qu'expert immobilier pour Gordon et Reaburn Todd.
Sur le même palier qu'eux, habite Domenica Macdonald, une vieille femme célibataire un peu excentrique roulant dans une grosse Mercedes, au grand dam d'Irene, sa voisine d'en dessous, mère du génial Bertie, prodige de cinq ans jouant du saxophone et parlant couramment italien, élevé à coup de théorie kleinienne.

Présenté ainsi, le chassé-croisé de tous ces personnages, mais aussi de personnages secondaires que je ne présenterai pas ici pour vous laisser le plaisir de les découvrir au fil de la lecture, peut paraître un peu compliqué, mais ce n'est sincèrement qu'une impression, sans doute dû à ma présentation un peu brouillonne ! En effet, Alexander McCall Smith réussit à nous entraîner dans le sillage de ses personnages sans que l'on se sente perdu et nous les dépend avec des traits de caractères tellement particulier que l'on ne peut que se retrouver dans son récit. Bien évidemment, derrière tout cela se cache une intrigue centralisée autour d'un tableau découvert dans la réserve de la galerie d'art, un tableau qui pourrait bien faire la fortune de Pat et de Matthew.

En plus de l'intérêt de l'histoire, ce roman-feuilleton est très intéressant d'un point de vue narratif et stylistique puisqu'il a été publié à l'origine en épisodes. Ainsi, chaque chapitre ne dépasse guère les quatre pages et propose un nouveau rebondissement ou un changement de personnage très régulièrement pour ne pas lasser le lecteur. Sur ce point, je n'invente rien, Alexander McCall Smith l'expliquant dans la préface du roman, et citant par ailleurs Les Chroniques de San Francisco d'Amistead Maupin qui sont nées du même procédé, celui du feuilleton.

Premier paragraphe

"1. Il y a des trucs qui se passent...

Debout devant la porte, au pied de l'escalier, Pat lu tous les noms inscrits sur l'interphone : Syme, Mcdonald, Pollock..., avant de repérer celui qu'elle cherchait : Anderson. Il devait s'agir de Bruce Anderson, l'expert immobilier, qu'elle avait eu au téléphone. C'était lui qui collectait les loyers, avait-il expliqué, et réglait les factures. Il lui avait suggéré de venir jeter un coup d'oeil à l'appartement avant de décider si elle avait envie de s'y installer."

Le site d'Alexander McCallSmith (en anglais)

Texte © Miss Alfie 2007, sauf extrait de texte.
Image 44 Scotland Street, Alexander McCall Smith, Editions 10/18 (2007).

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11 décembre 2007

God save la France

God_save_la_FranceLorsque les cartons commencent sérieusement à m'agacer, qu'aucun contact msn n'est disponible, que je n'arrive pas à dormir, ou simplement que j'ai envie de sourire un bon coup, j'attrappe le dernier bouquin acheté au hasard d'une errance dans les rayons de la librairie : God save la France, de Stephen Clarke, ou les aventures d'un anglais pendant une année en France...

"L'année ne commence pas le 1er janvier, tous les Français savent ça. Il n'y a que ces fous d'Anglo-Saxons pour croire un truc pareil. En réalité, l'année commence le premier lundi de septembre. Le jour où les Parisiens récupèrent leurs bureaux après leur mois de vacances et se remettent à travailler le temps de décider où ils partiront à la Toussaint."
(God save la France, Stephen Clarke, p. 9)

Et un Anglais qui croque les Français, ce n'est pas toujours à notre avantage... Des grèves à répétition (à peu près une par mois) à la recherche d'un logement, en passant par la cuisine française, le métro parisien, les partis politiques ou les femmes, notre pauvre Anglais découvre que la France est un pays fort exotique, et les Parisiens des extra-terrestres...

"Appliqué à la vie quotidienne, c'est le truc imparable pour garder ses chaussures propres quand on se promène dans Paris. Tout en marchant, votre subconscient scrute le pavé. Il s'exerce à repérer le moindre renflement à l'horizon et prépare le pied à un évitement de réflexe. Demandez à un parisien comment il se débrouille, contre toute attente, pour garder les pieds propres. Il l'ignore. Cela fait partie de l'instinct du Parisien."
(God save la France, Stephen Clarke, p. 78)

Enfin, le malheureux aura quand même pendant ces quelques mois pu expérimenter les talents des Françaises pour les choses interdites auprès de jeunes donzelles accentuant la réputation du French Kiss... Mais n'oublions pas qu'il convient alors de pouvoir s'exprimer décemment dans la langue non pas de Shakespeare mais bien de Molière, sinon nous risquons de regarder notre gentleman avec de grands yeux...

"Il est une chose en amour que vous devez apprendre si vous vivez en France. Une chose capitale. Une chose qui fait de nous, anglophones, de grotesques ignares dans l'art de la séduction.
Cette chose, la voici : le mot "lingerie" ne se prononce pas comme nous le croyons.
Expliquez donc à une Française que vous aimeriez lui acheter de la lon-jeree : elle sera larguée. Au mieux, elle croira que vous voulez lui payer un truc à la boulangerie. Qu'aimerais-tu pour la Saint-Valentin, chérie ? Une miche de pain ?"

(God save la France, Stephen Clarke, p. 205)

Bon, en attendant, la fin de l'année est proche, et moi j'ai quand même des cartons à boucler, un dos à réparer, des copains à embrasser, des résultats qui me font désespérer, des fringues à trier, des bouquins à avaler, des films à me mater, et un tas d'autres futilités... Et je suis vraiment en retard sur l'année.

"En mai 1968, les étudiants arrachèrent les pavés dans les rues de Paris et bombardèrent la police pour faire tomber le gouvernement ultraconservateur de Charles de Gaulle.
Tous les Français vous le diront, Mai 68 a changé la France en profondeur. Personnellement, je n'en ai jamais vu la preuve. Comme dit Jake, plus ça va plus c'est pareil. Les étudiants lanceurs de pavés sont devenus des patrons réactionnaires, la e politique reste la e politique et le président en exercice se dit toujours gaulliste. Le seul vrai changement, c'est qu'à Paris, on a goudronné les pavés.
Reste que mai est un mois important dans le calendrier français. Parce que si l'année française commence en septembre, c'est en mai qu'elle finit."

(God save la France, Stephen Clarke, p. 305)

Bref, sur ce, bonne lecture, bonne dégustation, bonne journée, bonne semaine, bon appétit, bon anniversaire, bonne fête, bon mariage, bon divorce, bonne nuit, bonnes vacances, bon wee-end et j'en passe !...

"Le problème pour jouer au dur, c'était leur damné politesse, quasiment rituelle. Chaque matin, dès qu'ils me voyaient, Marc et Bernard me serraient la main. Il disaient toujours "bonjour" et demandaient "ça va ?", me souhaitaient en partant "bonne journée", ou selon l'heure "bon après-midi", voire "bonne fin d'après-midi". Si l'on ne se voyait qu'à 17 heures, c'était "bonsoir" au lieu de "bonjour". A l'heure de rentrer à la maison, on se quittait sur "bonne soirée". Sans compter le "bon week-end" du vendredi, et le "bonne semaine" du lundi matin. Des salamecs d'une complexité orientale."
(God save la France, Stephen Clarke, p. 43)

Texte © Miss Alfie 2006 sauf extraits de texte.
Image God save la France, Stephen Clarke, Nil Editions pour l'édition brochée (2005) et Pocket pour l'édition poche (2006).

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Une vie française

Une_vie_fran_aiseJe suis de la génération Mitterrand. Je n'en étais pas bien sûre, mais maintenant c'est attesté. De Gaulle, Poher, Pompidou et VGE, pour moi, ce sont dans les manuels d'histoire qu'ils existent. Par contre, Mitterrand, c'est différent. Bon, il avait déjà deux ans de pouvoir quand j'ai brandi mon poing, mais la chute du mur de Berlin, la première guerre du Golfe, et tout ce qui est venu après, je m'en souviens. Je ne parle pas de la fin de Mitterrand ni même de l'apogée de Chirac par un vote biaisé de peur... Bref, tout ça, ça me parle, je m'en souviens, je l'ai vécu, de près ou de loin.

C'est peut-être pour ça que j'ai eu du mal à accrocher sur Une vie française, de Jean-Paul Dubois. Un Prix Fémina, quand même, me disais-je, c'est à lire ! Surtout un Dubois ! Enfin, c'est pas que j'en ai lu d'autres, mais Vous plaisantez Monsieur Tanner était déjà emprunté quand j'ai été à la médiathèque l'autre fois... Du coup j'ai rencontré Paul Blick et sa famille. Son frère absent, ses parents éteints, son épouse ambitieuse, ses enfants distants.

Et puis j'ai quand même voulu continuer, même si je trouvais certains passages tellement criant de vérité que j'avais un peu de mal... Mais j'avais envie de découvrir "un pays aujourd'hui bien plus englouti que l'Atlantide, un pays avec des sommiers de laine, des Mobylettes jaunes, de l'huile d'olive vendue au détail, des bouteilles consignées, un pays où il n'y avait rien de louche ni de scandaleux à payer une voiture avec de l'argent liquique, lequel ne provenait pas de revenus illicites ou de bénéfices dissimulés au fisc, mais de longues années d'économies."

Paul Blick, en fait, c'était mon père et ma mère rassemblés, tout ce qu'ils ne m'ont pas raconté de leur époque, de leur jeunesse, de leur enfance, de l'évolution de la société qu'ils ont vécu. Parce que Paul Blick est, dans le roman, né la même année qu'eux mais n'a pas eu le même parcours, n'a pas fréquenté des écoles privées, a participé à Mai 68, s'est engagé politiquement, a élevé ses enfants pendant que sa femme travaillait et a publié des livres de photos d'arbres.

Oui, Paul Blick c'est un peu mes parents réunis avec leurs angoisses et leurs trouilles, avec leurs espoirs et leurs bonheurs, avec une vie si banale, si normale, si pleine de mauvais moments qu'elle en devient tellement réelle qu'on voudrait refermer le livre... Ou plutôt ouvrir un autre livre... Un livre pas si réel, pas si vrai, un livre qui fait voyager l'esprit, un livre qui fait oublier les emmerdes du quotidien, un livre qui fait oublier que l'on peut désormais compléter le chapitre intitulé "Chirac (II) (5 mai 2002 - ?)" parce qu'on commence à connaître la suite...

Je ne suis pas et n'ai jamais été et ne serai certainement jamais jury au Prix Fémina.
Je ne sais pas quels étaient les autres romans en compétition en 2004.
Mais finalement, il l'a peut-être mérité, son prix. Parce que c'est criant de réalisme. C'est bien écrit, avec de belles tournures et des mots intelligents. Et aussi parce que la fin fait penser à ces films après lesquels on reste quelques instants assis dans son siège en se demandant le sens de cette fin, en imaginant plusieurs options, pour finalement choisir celle qui nous plait le plus...

Texte © Miss Alfie 2007, sauf citation de Jean-Paul Dubois, in : Une Vie française, Editions de l'Olivier, 2004, pages 39 et 325.
Image Une Vie française, Jean-Paul Dubois, Editions de l'Olivier pour l'édition brochée (2004) et Points pour l'édition poche (2005).

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10 décembre 2007

Double peine

Double_peinePas de chance pour la psychiatre Véra Cabral : c'est forcément le soir où elle doit se rendre à une réception dans sa belle famille qu'elle se trouve appelée à Fleury-Mérogis où une détenue pris en otage une de ses gardiennes et le bébé de sa codétenue. La crise désamorcée, Véra apprend que Giselle Leguerche, la preneuse d'otage, venait de bénéficier d'une remise de peine après avoir assassiné dix ans plus tôt sa meilleure amie pour des raisons jamais éclaircies. Derrière une femme violente et ambigue, Véra va découvrir une histoire familiale et amoureuse des plus sordides.

Acheté par hasard sur un marché pour deux piècettes, j'ai tardé avant d'ouvrir ce romans policier que j'ai lu, comme tout livre simple, en deux ou trois soirées. Double peine est, d'après les explications disséminées au fil du texte et sur la quatrième de couverture, la deuxième des aventures de la psychiatre Véra Cabral, fille d'immigrés portugais qui fricotte avec un médecin du même hôpital. Simple, sans être incroyable, ce roman policier a malgré tout eu le privilège d'attirer mon attention en raison du regard que Virginie Brac, son auteur, porte sur le système psychiatrique français, mais aussi sur les conditions de détention en prison. Attention, je ne dis pas qu'il s'agit d'un essai fabuleusement éclairé, mais plutôt d'un roman qui, au delà de l'histoire qu'il raconte, reste très réaliste et peu donner, pour qui ne connait guère, une première image pas si faussée que ça de ces deux milieux.
En 2004, Double peine a reçu le Grand Prix de la littérature policière. De là à en faire mon roman policier préféré, n'exagérons rien ! Mais de là à le conseiller à quelqu'un qui aime les romans policiers français et qui n'aime pas les gros pavés, il n'y a qu'un pas !

Premier paragraphe

"Normalement, je devrais être ailleurs. Normalement, c'est-à-dire si la psychiatrie française n'était pas en situation de faillite absolue, je devrais être en route pour uen soirée mondaine dans une maison en bordure du parc de Saint-Cloud. Et pourquoi pas ? Pourquoi les psychiatres d'urgence n'auraient-ils pas une vie privée toute de paillettes et bulles de champagne ? Parce que les gens vont de plus en plus mal. Pas seulement les psychiatres, les autres aussi."

Texte © Miss Alfie 2007 sauf extrait de texte.
Image Double peine, Virginie Brac, Fleuve Noir pour l'édition brochée (2004) et Pocket pour l'édition poche (2005).

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08 décembre 2007

Je vais bien, ne t'en fais pas

Je_vais_bien_ne_t_en_fais_pasClaire a la vingtaine. Elle habite Paris, travaille comme caissière à Shopi, rend de temps en temps visite à ses parents en banlieue, couche avec des garçons par-ci par-là, entretient des relations de façade avec ses collègues, et, surtout, attend Loïc. Loïc, son frère, disparu alors qu'elle avait vingt ans et qu'elle venait d'avoir son bac, pendant l'été. Loïc qui, à ses dix-huit ans, a finalement mis en pratique ce qu'il disait depuis longtemps. Loïc, qui de temps en temps, lui envoie une carte d'un endroit de France, pour lui dire qu'il va bien. Loïc, qu'elle décide d'aller retrouver à Portbail, là où il a posté la dernière carte postale.

Je vais bien, ne t'en fais pas est un roman sur la séparation, sur la disparition de l'autre, sur l'absence, sur le deuil. Le style est bref, concis. Les phrases sont courtes, très descriptives, comme si une caméra filmait les geste les plus simples des personnages, comme s'asseoir à une table de café, tourner les pages d'un album photo, scanner des articles dans un supermarché. Et tous ces gestes anodins semblent renforcer le manque, le vide, l'absence, veulent combler la perte d'un frère. Les chapitres sont courts, comme les phrases, donnant à l'ensemble un rythme un peu coupé, en dents de scie, comme l'humeur, le moral de Claire qui oscille entre espoir et désespoir.

Olivier Adam a écrit un autre roman sur le thème de la séparation, A l'ouest, et son roman Je vais bien, ne t'en fais pas, a été adapté au cinéma par Philippe Lioret en 2006 avec Mélanie Laurent, Kad Merad et Julien Boisselier.

Premier chapitre

"Claire claque la porte et tourne les clés.
Il est dix heures. Elle commence à onze. Le Shopi fermé à vingt et une heures, elle fait la fermeture. Elle descend les escaliers quatre à quatre. Au kiosque, elle achète
Libé. Il fait déjà chaud et elle ôte son gilet. La brasserie où elle a ses habitudes est fermée. C'est le mois d'août. Elle entre dans un petit café où trois vieux discutent football, devant leur troisième ballon de rouge. La patronne la salue à peine, la fait répéter deux fois lorsqu'elle commande son café et son croissant. Elle étale son journal sur la table, va directement à la page des annonces. Avec Loïc, ils lisaient toujours cette page, alors elle se dit qu'il pensera peut-être à lui laisser un message. Le café est très chaud. Elle se brûle un peu, repose la tasse, souffle sur une mèche. Elle a relevé ses cheveux presque roux et très lisses en une sorte de chignon flou et artistique. Elle se voit dans le miroir. Les vieux la regardent. Machinalement, elle amorce le geste de tirer sur sa jupe. Mais aujourd'hui, elle porte un pantalon. Les vieux s'échangent vaguement quelques tuyaux, cochent les cases d'un bulletin de P.M.U. Claire feuillette son journal. Très distraitement. Elle grimace un peu en finissant son café. Juste au moment où elle avale le petit dépôt de sucre resté qui est resté au fond. Elle pose quelques pièces de monnaies près de sa tasse, se lève et s'en va. Elle dit au revoir. Personne ne lui répond."

La page MySpace d'Olivier Adam

Texte © Miss Alfie 2007 sauf citation.
Image Je vais bien, ne t'en fais pas, Olivier Adam, Éditions Le dilettante pour l'édition brochée (2000) et Pocket pour l'édition de poche (2001, 2006)

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05 décembre 2007

Olivia Joules, ou l'Imagination hyperactive

Olivia_Joules_ou_l_Imagination_hyperactiveOh brillant lecteur érudit et intello qui fréquente ce blog, je sais, j'ai su combler tes attentes en te présentant pour l'instant deux ouvrages d'un des plus grands écrivains français au milieu de quelques billets fort peu recherchés ou dénichés dans les archives de ma clé USB.

Mais aujourd'hui, lecteur, je vais t'avouer ma faiblesse, celle qui me hante depuis que j'ai découvert ce type de littérature, ce que je cachais avec honte et que j'affiche désormais ostensiblement dans le bus, je veux parler de mon goût prononcé pour les bouquins de gonzesses, les romans-comédies où l'héroïne se prend les pieds dans le tapis en voulant plaire au beau mâle en face d'elle, où elle décide de mettre une culotte gainante juste le soir où monsieur décidera de conclure tant sa ligne est sculpturale, où elle finit toujours dans les bras du gentil après avoir fait les pieds au méchant.

Oui, je l'avoue, Bridget Jones était mon égérie et Tiffany Trott mon modèle. Cette lubie du roman-comédie m'avait un peu passé après une phase très très très intense à la fin de laquelle je me suis rendue compte que le schéma narratif était toujours le même : une nana, héroïne, somme toute basique, un peu dans le coup et mais quand même gaffeuse ; une peste de servie encore plus mignonne qui se fait tous les mecs que veut l'héroïne ; une copine ou une mère toujours présente, parfois trop - ça c'est pour la mère -, parfois juste comme il faut - ça c'est plus pour la copine... - ; un bellâtre beau comme un Dieu, riche, intelligent, ou du moins intelligent au début et de plus en plus bête au fil de l'histoire, ou méchant, au choix ; un autre mec pas trop moche de préférence, qui va courir après l'héroïne tout au long du livre pendant qu'elle même coursera le bellâtre avant de réaliser que le mec pas trop moche est carrément plus gentil, plus mignon, plus adorable, plus serviable et surtout beaucoup moins stupide que l'autre.

Mais le drame est arrivé il y a trois semaines. Tenant La Ballerine de Saint Petersbourg dans une main, je ne sais ce qu'il m'a pris, j'ai attrapé dans l'autre le quatrième roman d'Helen Fielding. Oh, une rechute, certes, mais petite puisque le livre est terminé et sera ramené à la bibliothèque dès demain pour que je puisse attaquer le Prix Fémina 2004 avec la conscience tranquille. Bref, quand vous lirez ce billet, normalement, j'aurai récupéré quelques neurones.

Donc tout ça pour dire que je viens de lire plus de 360 pages d'un livre pas réputé pour sa philosophie ou son niveau intellectuel, mais qui a au moins eu le mérite de me faire rire, de me faire rêver un chouilla - et oui, on dirait que j'arrive encore à rêver en lisant ce genre de bouquins, c'est plutôt bon signe pour quelqu'un qui se croyait désormais vaccinée contre le rêve ! -, et en plus de m'aider à me rendre compte que si toutes les journalistes ont une imagination hyperactive aussi subtile, une chance aussi monumentale, et de si beaux mecs à leurs pieds, ce serait peut-être bien que j'envisage un changement d'orientation professionnelle !

Quoi que... Avec mon dos... Plonger dans les grottes sous-marines d'Al Quaida, ce serait peut-être pas conseillé !


Texte © Miss Alfie 2007
Image Olivia Joules ou l'Imagination hyperactive, Helen Fielding, Albin Michel pour l'édition brochée (2004) et J'ai Lu pour l'édition poche (2006)

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La Ballerine de Saint-Pétersbourg

La_ballerine_de_saint_petersbourgS'il est une chose que jamais l'on ne pourra nous prendre, ce sont les mots...
Et je voudrais saluer une nouvelle fois monsieur Henri Troyat décédé récemment. La Ballerine de Saint-Petersbourg, c'est Ludmilla qui, en 1885, entre aux Ballets Russes sous la direction de Marius Petitpa, célèbre chorégraphe classique. La danse va devenir la seconde famille de Ludmilla, sa vocation première, sa religion, sa raison de vivre.

"Sans le savoir, je m'étais convertie à la danse comme à une foie nouvelle, indiscutable, étincelante et exigeante."
(La Ballerine de Saint-Pétersbourg,
H. Troyat, p. 35)

Elle va y oublier son père et sa bouteille de vodka qui descend trop vite, elle va aussi y oublier l'amour, mais pour le redécouvrir lui, quelques années plus tard. Elle va trouver dans la danse le réconfort et l'apaisement qu'elle ne trouve plus auprès de son père, veuf, acteur délaissé au succès passé, qu'elle tente malgré tout de soutenir.

"Aujourd'hui encore, je pense que, au long de sa vie, mon père a cédé sa place aux autres. Il s'est toujours arrangé pour fuir les responsabilités. C'était, disait-il, par expérience et par philosophie. Je crois plutôt que c'était par souci de tranquillité ou par lâcheté naturelle. Comment lui en vouloir ? C'était mon père. Je lui dois tout."
(
La Ballerine de Saint-Pétersbourg, H. Troyat, p. 21)

Au détour des couloirs de l'école, se mêlent l'histoire d'une jeune fille qui grandit sous la protection du maître français exilé en Russie et qui s'oppose au chorégraphe tout aussi célèbre mais beaucoup plus révolutionnaire Serge Diaghilev, et l'Histoire de la Russie, la fin du tsar Alexandre III, les révolutions et la chute de Nicolas II, puis la création de l'U.R.S.S.

"Ce pays que je pensais déjà avoir perdu, je compris que je le perdais définitivement lorsque j'appris, à la fin de décembre 1922 que, par la volonté des bolcheviks, la merveilleuse, la légendaire Sainte Russie allait changer de nom pour s'appeler de quatre initiales absurdes, U.R.S.S., sans aucune résonance ni historique ni sentimentale."
(
La Ballerine de Saint-Pétersbourg, H. Troyat, p. 185)

Henri Troyat est véritablement un écrivain que j'apprécie chaque jour un peu plus. Son style est d'une pureté que tout à chacun lui envierait sûrement, et ses récits si brillants, si étincelants, si véridiques. Troyat, un Russe exilé qui dans Aliocha fait l'éloge de son pays d'adoption et dans ce roman décrit une Russie majestueuse, une Russie romantique, et l'envol des rêves des exilés, l'ascension du bolchevisme et la création d'une nation à laquelle Ludmilla se sent étrangère...

"Devant les splendeurs de Paris, j'avais la nostalgie non seulement des quais de la Neva, mais de la musique, des voix russes dans les rues, des interminables discussions russes autour d'un samovar, de la plate campagne russe qu'on respire dès qu'on franchit le seuil d'une maison modeste et que le bortsch familial mijote dans la cuisine."
(
La Ballerine de Saint-Pétersbourg, H. Troyat, p. 145)

Texte © Miss Alfie 2007 sauf citations
Image La Ballerine de Saint-Petersbourg, Henri Troyat, Éditions Plon pour l'édition brochée (2000) et Pocket pour l'édition poche (2001)

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Le rapport de Brodeck

Le_rapport_de_BrodeckBrodeck est un homme simple, mais un homme instruit. Il est dans le village "celui qui sait" ; celui qui est arrivé un jour avec Fédorine d'une lointaine contrée ; celui qui a été à S., la capitale, pour étudier ; celui qui en a ramenée une épouse, Emélia ; celui qui est revenu de l'enfer, de la mort ; celui qui élève Poupchette ; celui à qui les hommes du village confient la lourde tâche de raconter l'Ereigniës. L'Ereigniës, l'évènement, ce qui ne peut pas se raconter, ni se nommer, ce qui s'est passé à l'auberge, un soir, parce qu'un étranger, l'Anderer, dérangeait, gênait.
Brodeck, celui qui habituellement rédige pour l'administration des rapports sur la faune et la flore, va alors se retrouver sans sa remise, devant sa machine à écrire, pour raconter comment un peuple, à l'origine accueillant, ouvert, disponible, vivant en paix avec lui même et la nature, s'est transformé en bourreau, en monstre, en meurtrier. Et tout en faisant le récit de l'Ereigniës, Brodeck va également faire le récit de sa propre vie, de sa propre vision du monde, de toutes les épreuves qui l'on conduit à regarder aujourd'hui ce peuple avec une distance parfois effrayante.

Plus qu'un roman, Le rapport de Brodeck se veut être un conte philosophique si l'on relit les interviews de Philippe Claudel. Le flou qui règne autour de l'époque et du lieu où se situe l'histoire démontre cette envie d'universaliser les évènements, même si les mots à consonance germanique et les faits relatés font immanquablement penser à l'après seconde guerre mondiale.
Les faits relatés sont d'une violence extrême, humiliants, dégradants, inhumains. Et pourtant, Brodeck les relate avec ce qui me semble être un détachement. Il exprime des faits, raconte, mais le tout avec distance. Comme si toutes ces épreuves, tous ces coups physiques et psychologiques qu'il a reçu lui ont enlevés toute once de peur, de dégoût, de tristesse. Brodeck semble être un automate, mais un automate doué de raison à côté de ses concitoyens, brutes irréfléchies asservies à la décision collective. Finalement, tout au long de son récit, Brodeck adopte la posture qu'il a habituellement, quand il décrit les paysages qui l'entourent, les fleurs qu'il rencontre : une objectivité sans faille qui fait de ce livre à la fois une ode poétique et un récit d'horreur.

Sélectionné pour le prix Goncourt 2007, Le rapport de Brodeck a finalement obtenu le prix Goncourt des lycéens. Un prix mérité pour un livre qui conte l'inhumanité des êtres humains et l'importance de la mémoire collective.

Première page

"1.

Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.
Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études." J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et que ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : "Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment il peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront. Et en plus, tu as la machine.""

A lire aussi : Les avis de Bellesahi et du Blog des livres.

Texte © Miss Alfie 2007, sauf extrait de texte.
Image Le rapport de Brodeck, Philippe Claudel, Éditions Stock pour l'édition brochée (2007).

Dans ma bibliothèque, il y a déjà...

hop ! Une petite liste supplémentaire, histoire d'en rajouter une à la longue liste des listes. Tiens, d'ailleurs, faudrait peut-être que je fasse une liste des listes à lister ! Mais cette fois-ci, vous trouverez la liste des livres lus et surtout critiqués sur ce blog, histoire de s'y retrouver un peu plus facilement.

A

ADAM Olivier, Je vais bien, ne t'en fais pas, France, roman, 2000.
ADAM Olivier, A l'abri de rien, France, roman, 2007, Prix roman France Télévision.

B

BARBERY Muriel, L'élégance du hérisson, France, roman, 2006, Prix des libraires.
BONDURANT Matt, La stèle maudite, USA, roman, 2008.
BRAC Virginie, Double peine, France, roman, 2004, Grand Prix de la littérature policière.

C

CHEVALIER Tracy, La jeune fille à la perle, GB, roman, 2000.
CLARKE Stephen, God save la France, GB, roman, 2005.
CLAUDEL Philippe, Le rapport de Brodeck, France, roman, 2007, Prix Goncourt des lycéens.
CUSK Rachel, Arlington Park, GB, roman, 2007.

D

DESARTHE Agnès, Mangez-moi, France, roman, 2006.
DORIN Françoise, Et puis après..., France, roman, 2004.
DUBOIS Jean-Paul, Une vie française, France, roman, 2004, Prix Fémina.

E

ECO Umberto, Le nom de la rose, Italie, roman, 1982, Prix Fémina Etranger.

F

FIELDING Helen, Olivia Joules ou l'Imagination hyperactive, GB, roman, 2004.

G

GERMAIN Sylvie, Magnus, France, roman, 2005, Prix Goncourt des lycéens.
GOBY Valentine, L'échappée, France, roman, 2007.
GOETZ Adrien, Intrigue à l'anglaise, France, roman, 2007, Prix Arsène Lupin.
GRIMBERT Philippe, Un secret, France, roman, 2004, Prix Goncourt des lycéens, Prix des lectrices Elle.

J

Justine, Ce matin, j'ai décidé d'arrêter de manger, France, récit, 2007.

K

KHOURY Raymond, Le dernier Templier, USA, roman, 2008.

L

LENOIR Frédéric, L'Oracle della Luna, France, roman, 2008.
LEROY Gilles, Alabama Song, France, roman, 2007, Prix Goncourt.

M

McCALL SMITH Alexander, 44, Scotland Street, GB, roman, 2007.
McCAULEY Stephan, Sexe et dépendance, GB, roman, 2007.
MICHEL Hubert, Mes péchés bretons, France, nouvelles, 2007.
MODIANO Patrick, Dans le café de la jeunesse perdue, France, roman, 2007.

N

NOTHOMB Amélie, Biographie de la faim, France, autobiogrpahie, 2004.

S

SCHMITT Eric-Emmanuel, L'évangile selon Pilate, France, roman, 2006.

T

TROYAT Henri, Aliocha, France, roman, 1991.
TROYAT Henri, La Ballerine de Saint Pétersbourg, France, roman, 2000.

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