Miss Alfie, croqueuse de livres

Un livre, une histoire, une critique pour une bibliophage avertie !

05 décembre 2007

Le rapport de Brodeck

Le_rapport_de_BrodeckBrodeck est un homme simple, mais un homme instruit. Il est dans le village "celui qui sait" ; celui qui est arrivé un jour avec Fédorine d'une lointaine contrée ; celui qui a été à S., la capitale, pour étudier ; celui qui en a ramenée une épouse, Emélia ; celui qui est revenu de l'enfer, de la mort ; celui qui élève Poupchette ; celui à qui les hommes du village confient la lourde tâche de raconter l'Ereigniës. L'Ereigniës, l'évènement, ce qui ne peut pas se raconter, ni se nommer, ce qui s'est passé à l'auberge, un soir, parce qu'un étranger, l'Anderer, dérangeait, gênait.
Brodeck, celui qui habituellement rédige pour l'administration des rapports sur la faune et la flore, va alors se retrouver sans sa remise, devant sa machine à écrire, pour raconter comment un peuple, à l'origine accueillant, ouvert, disponible, vivant en paix avec lui même et la nature, s'est transformé en bourreau, en monstre, en meurtrier. Et tout en faisant le récit de l'Ereigniës, Brodeck va également faire le récit de sa propre vie, de sa propre vision du monde, de toutes les épreuves qui l'on conduit à regarder aujourd'hui ce peuple avec une distance parfois effrayante.

Plus qu'un roman, Le rapport de Brodeck se veut être un conte philosophique si l'on relit les interviews de Philippe Claudel. Le flou qui règne autour de l'époque et du lieu où se situe l'histoire démontre cette envie d'universaliser les évènements, même si les mots à consonance germanique et les faits relatés font immanquablement penser à l'après seconde guerre mondiale.
Les faits relatés sont d'une violence extrême, humiliants, dégradants, inhumains. Et pourtant, Brodeck les relate avec ce qui me semble être un détachement. Il exprime des faits, raconte, mais le tout avec distance. Comme si toutes ces épreuves, tous ces coups physiques et psychologiques qu'il a reçu lui ont enlevés toute once de peur, de dégoût, de tristesse. Brodeck semble être un automate, mais un automate doué de raison à côté de ses concitoyens, brutes irréfléchies asservies à la décision collective. Finalement, tout au long de son récit, Brodeck adopte la posture qu'il a habituellement, quand il décrit les paysages qui l'entourent, les fleurs qu'il rencontre : une objectivité sans faille qui fait de ce livre à la fois une ode poétique et un récit d'horreur.

Sélectionné pour le prix Goncourt 2007, Le rapport de Brodeck a finalement obtenu le prix Goncourt des lycéens. Un prix mérité pour un livre qui conte l'inhumanité des êtres humains et l'importance de la mémoire collective.

Première page

"1.

Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.
Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études." J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et que ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : "Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment il peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront. Et en plus, tu as la machine.""

A lire aussi : Les avis de Bellesahi et du Blog des livres.

Texte © Miss Alfie 2007, sauf extrait de texte.
Image Le rapport de Brodeck, Philippe Claudel, Éditions Stock pour l'édition brochée (2007).

Commentaires

J'aime beaucoup Claudel et celui m'a beaucoup plu bien sûr. Les lycéens ont beaucoup de goût !

Posté par BelleSahi, 12 décembre 2007 à 10:29

@ BelleSahi : Claudel a dit que pour lui, cette récompense était une plus grande reconnaissance qu'un Goncourt car attribué par un jury de lecteur et non pas avec de sombres histoires de maisons d'éditions...

Posté par Miss Alfie, 14 décembre 2007 à 16:34

Absolument !

Posté par BelleSahi, 15 décembre 2007 à 10:03

J'ai trouvé ce roman terriblement poignant et sensible... Les souffrances de cet homme et sa résistance face à l'attitude rejetante envers l'étranger en font un homme d'exception.

Posté par sybilline, 19 juillet 2008 à 19:42

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